Il y a quelques temps, des élus ont proposé que la facturation de l'eau et de l'électricité soit progressive : les petits consommateurs, dont on suppose qu'ils se contentent de couvrir leurs besoins basiques, paieraient moins, tandis que les gros consommateurs, dont on considère qu'ils le sont pour leur confort ou en raison de gaspillages, paieront plus.

Réflechissons un peu. Pareille règle serait bien entendu terriblement injuste si elle ne prenait pas en compte le nombre d'occupants du logement (il est évident qu'une famille nombreuse consomme plus qu'une personne seule). Il faudrait donc imposer la déclaration du nombre d'occupants. Les gros consommateurs auraient avantage à déclarer des occupants supplémentaires fictifs ; il faudrait donc éventuellement se tenir prêt à contrôler, éventuellement par croisement de fichiers. Voilà donc comment une banale affaire de facturation d'eau et d'électricité se retrouverait transformée en collecte d'informations sur la vie privée, avec enquêtes en cas de doute.

Et qui conduirait ces vérifications ? Les sociétés d'eaux et d'électricité, éventuellement privées ? La CAF ? Il paraît déjà que certaines caisses s'invitent chez les gens pour s'assurer que des personnes qui disent vivre en colocation ne sont pas en réalité des concubins (prestations sociales moindres), par exemple en vérifiant qu'ils font bien chambre à part...

Une alternative serait de considérer que le nombre d'occupants du logement est proportionné à son nombre de chambre, mais là encore, terrible injustice : le cadre supérieur célibataire occupant un logement de taille confortable en y aménageant séjour et bureau serait réputé plus écologique (et donc moins facturé) qu'une famille nombreuse entassant les enfants dans les chambres et le séjour.

Discutons maintenant de la consommation d'électricité. Celle-ci est, dans de nombreux logements, principalement due au chauffage électrique. La plupart des occupants de logements dotés de chauffage électrique n'ont pas choisi ce mode de chauffage : dans un contexte de pénurie de logements, ils ont pris le logement disponible compatible avec leur emploi et leur gamme de prix. De nombreux logements récents sont équipés de chauffages électriques, parce que c'était à la mode et encouragé par les pouvoirs publics; il en est de même de logements plus anciens, parce qu'il est plus facile de convertir un chauffage par poêle en chauffage électrique que vers d'autres modes.

Les mêmes remarques s'appliquent à l'isolation : on choisit rarement consciemment d'habiter un logement mal isolé. On prend les logements que l'on trouve, et ceux-ci ont d'autant plus tendance à être mal isolés qu'ils sont anciens, mal entretenus, et meilleurs marchés. Sanctionner la mauvaise isolation reviendrait donc à sanctionner la pauvreté.

Comme souvent, les pulsions d'intervention de l'État et d'ingéniérie sociale, afin de corriger des « vices de comportement » (ici, le gaspillage d'énergie), se transforment vite en usine à gaz coûteuse et attentatoire aux libertés. Il serait bon de garder ce genre de choses à l'esprit, alors que l'on se tourne vers d'autres vices à combattre.

PS Sur le même thème : « La loi des conséquences inattendues » ou encore ici.