Cinéma et rémunérations
Par David Monniaux le vendredi, décembre 28 2012, 17:36 - Société - Lien permanent
J'avais écrit il y a quelques semaines un billet où j'exprimais des réserves au sujet des hautes rémunérations des vedettes du cinéma français, alors que ce cinéma est subventionné directement ou indirectement (obligations de production pour les chaînes de télévision, y compris celles financées par la redevance TV, versée même si on ne regarde pas ces chaînes; quotas divers; taxe sur les places de cinéma revenant à taxer les films étrangers, notamment américains, pour financer les films français; « redevance » copie privée prélevée sur des supports sans que ceux-ci servent nécessairement à stocker des films, encore moins des films français). Je l'ai supprimé car, je l'avoue, je ne connais pas bien ce sujet et mon billet reposait sur des sources fragiles ; les flux financiers sont complexes, et la puissance publique intervient de multiples façons.
J'invite donc mes lecteurs abonnés au Monde à consulter cette tribune, que je résume pour les autres : la thèse de son auteur, distributeur et producteur de cinéma, est que le cinéma français se permet de payer les acteurs français bien au delà de ce qu'ils devraient l'être au pro-rata des entrées de leurs films (et ce y compris alors qu'ils accumulent les échecs) parce qu'il bénéficie d'aides et notamment de financements obligatoires par les chaînes de télévision. Je suis bien entendu incapable de vérifier si cela est vrai.
Je répète cependant mon point de vue fort simple : une industrie, une activité ne devrait pas pouvoir à la fois se prévaloir de la libre entreprise afin de justifier de pouvoir accorder des rémunérations élevées pour une minorité de stars, et bénéficier de la subvention publique, directe ou indirecte.
Tout ceci me dérange cependant moins que les déclarations du « libéral » Serge Dassault, l'entreprise dont il a hérité ayant bâti une partie de sa fortune sur la vente d'armements à l'État, et ce même quand elle n'arrive pas à exporter ses matériels. Dans un monde vraiment libéral et soumis à la libre concurrence (ce qui n'est certes assurément pas le cas des programmes d'armement, voir affaire des ravitailleurs de l'US Air Force), pareille entreprise aurait dû fermer... (Ceci n'ôte bien sûr aucune valeur aux produits de Dassault Systèmes et aux avions d'affaire Falcon, qui eux sont vendus sur des marchés concurrentiels.)
Commentaires
Pour Dassaut, même si je suis d'accord sur le fond, juste un détail ; ils n'arrivent certes pas à fourguer leur matos depuis 20 ans (le Rafale en tout cas, les Mirage c'était autre chose - enfin les achats d'armes de guerre ont un gros fond politique aussi) mais il vendent bien du soft. CATIA par exemple, qui est devenu LE logiciel de CAO par excellence
ah oups j'avais pas lu le "Dassaut systèmes"
Mais Vincent Maraval, qui a une façon très efficace de se faire des amis, présente le problème par le mauvais bout : ce n'est pas que les acteurs des films à gros budget soient trop payés, c'est que le cinéma est trop riche. Et il n'est pas riche de subventions, et encore moins de financements publics assis sur les impôts des citoyens, mais de prélèvements divers qui ne peuvent être utilisés qu'en produisant des films. En somme, comme dans la tradition de l'administration publique, il y a une enveloppe à répartir chaque année, et elle ne peut être consommée qu'en produisant des films : diminuer les cachets des vedettes peut certes se faire en équilibrant un peu mieux les rémunérations entre tous les acteurs, mais surtout en diminuant le prix moyen d'un film, donc en en produisant encore plus alors même que, au moins par rapport à leur marché en salle, il y en sort déjà facilement deux fois trop.
Il faut surtout voir là la capacité des professionnels du divertissement en général, et pas seulement du cinéma, à jouer les misérables, et à faire argent de tout, et sans aucun frein, comme avec la copie privée : le barème publié sur PC Inpact (http://www.pcinpact.com/news/76396-...) montre ainsi qu'un disque dur peut supporter une taxe représentant 100 % de son prix de vente, à condition d'être intégré à une box, c'est à dire à un dispositif qui, contrairement à un ordinaire disque dur pour IBM PC, ne peut échapper au fisc.
Mais jusqu'à la preuve du contraire la règlementation qui conduit à ces excès a été, comme toute règlementation, rédigée par la haute administration sous la responsabilité du gouvernement et, le cas échéant, votée par les élus. La corruption, et, moralement, c'est bien de cela qu'il s'agit, n'existe que parce qu'un corrupteur rencontre un corrompu.
@DirtyDenis: Oui, il y a une tendance certaine à mettre en avant les « petits », les « artistes », le cinéma d'art et d'essais, les « auteurs », afin de défendre des flux financiers qui bénéficient (d'après ce que je lis ici ou là, je ne suis décidément pas spécialiste !) d'abord aux films « commerciaux ». Après, on peut dire qu'il est obligatoire d'arroser le commercial si l'on veut faire fonctionner le reste...
Au sujet du cinéma, Philippe Bilger vient de faire un article sur son blog. Son point de vue vient conforter le votre.
Bonne et heureuse année à tous.
Je m'étonne de votre surprise quant à ce sujet sensé représenter les dysfonctionnements français. L'ESR n'en est pas exempt : le copinage, les réseaux et autre rentes de situation sont des leviers bien plus puissants que la compétence et l'originalité pour obtenir financements et promotions. Avant d'aller voir ailleurs, les chercheurs seraient bien inspirer de commencer par nettoyer devant leur porte, au Kärcher.
Concernant Dassault:
- Dassault père a bâti sa fortune avec des avions de combat qui étaient parmi les meilleurs de leur temps (voire entre autre leur utilisation par les israéliens). Ils se sont d'ailleurs largement exportés.
- Dassault fils a surtohut hérité de la fortune paternelle.
- Si le Rafale ne s'exporte pas très bien, ça n'a pas été le cas de ses prédecesseurs. Et ça n'empêche pas Dassault Aviation de bien vivre, grâce aux avions d'affaire. Donc, non, pareille entreprise n'a aucune raison de fermer (sans compter que des raisons de basses politique industrielle à long terme font que, comme tout le monde, l'Etat aide un minimum le bureau d'études à essayer de conserver ses capacités militaires).
D'ailleurs, je n'ai toujours pas compris le lien entre Dassault et la rémunération dans le cinéma. Surtout que n'ayant pas lu les propos de Dassault fils que vous évoquez, le lien me paraît encore plus inexistant!
NB: le monde "vraiment libéral" n'existe pas dans certains domaines, et même les USA prétenduement ultra-libéraux ne le sont surtout pas dans le domaine de la défense, par exemple)
Mais dans le domaine militaire, la diplomatie est toujours présente; il n'y a jamais eu de "concurrence libre et non faussée" pour les armes.
Enfin, la vocation première du Rafale est de satisfaire un besoin de l'Armée française. (Pour rigoler un peu, on peut le comparer au Typhoon.)
Ah ok. Sauf qu'à l'époque où Dassault a fait son beurre dans le militaire, il y avait de la concurrence: Bréguet (qui fera le Jaguar et sera ensuite racheté par Dassault pour former AMD-BA), mais aussi les divers Arsenal, Nord Aviation, SNCASE, SNCASO, Sud Aviation sans parler de Leduc. Bref, tout plein d'autres constructeurs tous très talentueux, et aussi subventionnés par l'Etat. Et les avions Dassault étaient les meilleurs en cette époque de grosse concurrence (le Mystère IV fut le premier avion français à passer le mur du son avec Kostia Rozanoff, le Mirage III passait M2 en série quand les Leduc expérimentaux à la même époque ne passaient pas M1..).
Donc, non, désolé, même si le personnage de Dassault fils est débectable, la situation de l'entreprise Dassault et des entreprises de cinéma n'a pas grand chose à voir, à part l'utilisation de l'argent public. Mais c'est un point commun avec beaucoup de monde et de choses, comme la recherche fondamentale, la police, la sécurité sociale,...
@Nono: Bien entendu, il existe quantité d'activités subventionnées par l'argent public ou para-public. Ce n'est pas là que ma critique porte, mais sur le fait de vouloir à la fois des rémunérations élevées (pour une minorité d'« exécutifs » et de stars, bien entendu) en argumentant que les entreprises privées font ce qu'elles veulent en matière de rémunération dans une économie de marché (« on n'est pas en Corée du Nord »), et en même temps la subvention publique directe ou indirecte. C'est vouloir le beurre et l'argent du beurre.
Tu prends l'exemple de la recherche publique : comme tu le sais sans doute, les prix Nobel et médailles Fields gagnent des sommes modestes en comparaison des stars du cinéma ou des animateurs de télévision, et le différentiel de paye entre eux et le chercheur de base, s'il existe, n'est pas si grand qu'entre l'acteur de base et Gérard Depardieu.
(Voyons. Cédric Villani est professeur de classe exceptionnelle, il doit toucher de l'ordre de 6000€ net de traitement mensuel, plus de l'ordre de 2000€ de prime d'excellence scientifique et probablement des indemnités ou primes supplémentaires en raison de ses fonctions de direction. Disons 9000€ net/mois au maximum ; compare avec le moindre animateur financé par la redevance.)
Voyons...
Est-ce que le Rafale est :
1) déficient?
2) surestimé?
Est-ce que le fait qu'il ne s'exporte pas beaucoup est considéré comme un indice de (1) ou (2)? Est-ce que le Rafale est définitivement invendable pour ces raisons, ou est-ce juste passager?
D'ailleurs quels chasseurs de conception récente se vendent bien?
Mêmes questions (enfin, presque) pour les émissions de France Television avec animateurs-producteurs vedettes.
@simple touriste: Au sujet des animateurs, la question n'est pas de savoir s'ils sont « déficients », la question est plutôt de savoir s'il est approprié de verser pareilles rémunérations dans le service public, financé par l'impôt (la « contribution à l'audiovisuel public »).
Encore une fois :
"s'il est approprié de verser pareilles rémunérations dans le service public,"
Oui, mais... ce sont des sociétés privées (Dassault, les sociétés de prod) qui versent ces rémunérations, pas France Télévision ou la Défense. France Télévision et l'Etat français achètent des produits (des émissions grand public pour France 2, des avions), on peut donc se demander si ces produits répondent aux attentes et s'ils sont surpayés.
Mais à partir du moment où on admet que l'Etat, une collectivité, une société nationalisée... peuvent sous-traiter la fabrication d'un produit à n'importe quelle société privée, alors cet argent (le devenir de la marge de la société qui obtient le marché) n'est pas de l'argent public. (Si on s'interdit ça, on va vers une nationalisation gigantesque et monstrueuse de l'industrie et des services.)
Ce qui n'empêche à mon sens qu'on exclut des marchés publics des sociétés dont il est avéré qu'elles traitent particulièrement mal leurs salariés (presque aussi mal que l'Etat se le permet). Je n'ai pas entendu dire que Dassault oubliait de payer les salaires, je suppose donc que la situation sociale ne peut pas être aussi mauvaise qu'au ministère qui utilise ses avions.
"Il y a incohérence à d'une part déplorer publiquement les inégalités, et d'autre à mener une politique de rémunérations élevées pour une minorité de stars, sur fonds publics."
Les émissions qui justifient les salaires élevés des animateurs-producteurs sont en concurrence avec TF1 et on nous dit qu'elles ont de bonnes audiences. À partir du moment où on postule que France 2 doit être concurrentiel par rapport à TF1, il me semble cohérent qu'on s'en donne les moyens. Ces animateurs sont des stars, qui font de l'audience.
Le problème est dans le postulat de départ.
" Il en est de même de la subvention publique au sport-spectacle starifié (je vis dans une ville où l'on a construit et l'on entretient sur fonds publics un stade motivé par le rêve d'avoir une équipe de football de Ligue 1)."
C'est pour le "rayonnement" de la ville... (Jusqu'au prochain scandale sportif, là ça rayonnera moins. Sauf si on considère que toute publicité est bonne à prendre, même si elle est mauvaise.)
Il y a une cohérence interne à proposer de forts salaires pour attirer les meilleurs joueurs; le débat étant : est-ce que rôle d'une ville de participer à cette inflation délirante? (La réponse me semble évidente.)
Remarque en passant : les sportifs hyper-payés vont se plaindre qu'on attend trop d'eux, qu'eux aussi ont droit à l'erreur, à rater une passe ou un contrôle qu'un joueur médiocre aurait réussi, sans voir (ou sans admettre) que l'exigence de perfection est liée à la rémunération exceptionnelle.
"Le problème est pour moi cette volonté de vouloir allier les facilités du public (accès à l'argent des prélèvements obligatoires) et du privé (rémunérations libres du marché)."
Je ne vois pas en quoi c'est le cas. Dassault ne lève pas l’impôt il me semble. Il ne siège pas à la "commission de la taxe sur les avions privés" qui finance les constructeurs d'avions (enfin, je ne crois pas que ça existe).
Est-ce qu'on va aussi considérer que l'argent dépensé par quelqu'un payé par l'Etat ou une collectivité est de l'argent public? Après tout il peut dans certains cas négocier par l'intermédiaire de syndicats puissants son salaire à la hausse, ou bien des avantages divers (surtout s'il est dans un groupe avec fort pouvoir de blocage).
Je ne veux pas jouer sur les mots. J'en reviens à la question : est-ce que le Rafale est surpayé? Est-il plus cher que des avions comparables? Est-ce que Dassault a obtenu un contrat à la faveur du protectionnisme industriel alors qu'on pouvait acheter moins cher ailleurs au détriment de l'emploi en France.
Les salaires des dirigeants de Dassault ne me dérangent ni plus ni moins que n'importe quels salaires comparables dans une autre société de taille comparable. Je ne pense pas que l'Etat ait à intervenir (ponctuellement ou de façon systématique) dans la répartition des bénéfices des sociétés privées.
Pour moi un exemple du mélange facilités du public/et du privé est le niveau de exceptionnel certaines rémunérations à Science Po. Dans une société en actions au moins le niveau de rémunération des dirigeant est connu.
@simple touriste: On peut effectivement se demander si le rôle de France Télévision est bien de concurrencer TF1, ce qui sous-entend un marché concurrentiel où l'on ne voit pas très bien pourquoi l'État subventionne l'un et pas l'autre.
J'ai peur que l'on n'ait un cercle vicieux : on paye (cher) des sociétés de production privées qui payent (cher) des stars afin d'avoir un produit « consensuel » qui puisse concurrencer les émissions de TF1, ceci afin de pouvoir capter de la publicité, qui sert à payer les fameuses sociétés.
"On peut effectivement se demander si le rôle de France Télévision est bien de concurrencer TF1"
Oui, bien sûr que c'est le rôle de France 2!
Démonstration :
Il faut concurrencer TF1 parce que c'est une chaîne abrutissante, donc il faut faire revenir les <del>brebis</del>téléspectateurs vers le service public, qui a des programmes intelligents.
Pour accomplir ce but légitime, il faut évidemment des programmes pas trop fatigants pour l'esprit des téléspectateurs, et des animateurs vedettes.
Donc il faut faire du simili-TF1 pour éviter que les moutons regardent TF1.
CQFD
(Il y a peut-être un truc qui cloche.)
Concernant le Rafale :
Le Rafale trop cher ? Bienvenue au café du commerce !
http://www.marianne.net/blogsecretd...
@simple touriste: Attention. Pour ma part, je n'ai pas dit qu'il ne fallait pas faire le Rafale ; j'ai dit que l'acquisition de celui-ci ne se fait pas dans un marché libéral (comme le dit JD Merchet, l'acquisition d'un avion de combat est une décision politique), et je m'étonne donc des leçons de libéralisme données par Serge Dassault (dont l'entreprise, comme l'explique JD Merchet, est en gros assurée de commandes publiques pour moderniser etc. l'engin pendant des décennies encore ; bref elle est aussi protégée qu'un fonctionnaire).
Il me semble qu'un fonctionnaire ou assimilé (je ne dis pas que Dassault en est un) peut parfaitement critiquer toute interférence du gouvernement dans la gestion des entreprises ou le fonctionnement du marché, ce qui ferait de lui un libéral (au moins de ce point de vue). Je ne vois pas de contradiction là dedans.
(Et je ne considère pas une société d'armement comme un fonctionnaire.)
@simple touriste: Bien sûr, je connais d'ailleurs un libéral au ministère des affaires étrangères... mais, curieusement, il estime que son travail à lui relève d'un emploi de fonctionnaire et pas le mien. Serge Dassault, lui, trouve que le libéralisme c'est bien, quand ça s'applique aux travailleurs mais pas à la commande publique d'armements. :-) De même, on trouve des gens (j'en connais) pour vitupérer contre les mœurs des jeunes, les drogues etc. mais qui trouvent normal de rouler un peu « partis » pour rentrer de la soirée Beaujolais Nouveau et s'offusquent des contrôles de gendarmerie renforcés ce soir-là.
" De même, on trouve des gens (j'en connais) pour vitupérer contre les mœurs des jeunes, les drogues etc. mais qui trouvent normal de rouler un peu « partis » pour rentrer de la soirée Beaujolais Nouveau et s'offusquent des contrôles de gendarmerie renforcés ce soir-là. "
C'est la théorie gauchiste de l'excuse de la délinquance (comme les "pauv' dealers" dont parlent des "sociologues" professionnels du misérabilisme compassionnel), déclinée à droite : c'est le <strong>gauchisme de droite</strong>.
Ce qui n'est pas une contradiction "idéologique" si on considère que "droite" et "gauche" se définissent comme "élu par les électeurs votant "à droite" " (resp. "votant "à gauche""). C'est un simple phénomène d'adaptation aux attentes des électeurs qui agissent comme une pression de sélection. Le discours sélectionne un électorat, l'électorat sélectionne ceux qui tiennent un certain discours rassurant pour cet électorat.
L'idéologie en politique c'est surtout pour la frime. On en saupoudre un peu par dessus les promesses et les coups d'épaule, pour faire croire à une consistance interne des programmes politiques. L'important c'est que le mot "idéologie" vient des "idéaux" : il faut être idéaliste.
@simple touriste: Il me semble que cela vient tout simplement d'une tendance humaine à avoir de l'indulgence envers soi-même et ceux qui nous sont semblables et de la sévérité envers les autres. :-)
" avoir de l'indulgence envers soi-même "
Y a d'ça.
" de la sévérité envers les autres "
Y en a aussi.