Les médias, et notamment le magazine ''Le Point'', se sont fait l'écho des théories de Jean-François Bouvet, auteur de « Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ? ». À les entendre, il existerait des différences sensibles entre les cerveaux des hommes et des femmes, qui pourraient expliquer les différences de comportement, alors que le discours sociologique les attribue aux différences d'éducation et d'habitudes sociales, Cet ouvrage et la couverture médiatique qui l'entoure ont irrité des féministes.

Je ne suis pas biologiste et ne prétends pas juger du fond de l'affaire (qui, par ailleurs, il me semble, fait appel à des compétences en psychologie, sociologie, etc., que je ne possède pas non plus). Voyons cependant la forme de la présentation des faits.

Le Point présente Jean-François Bouvet comme un « neurobiologiste ». Le sous-entendu est qu'il s'agit d'un chercheur spécialiste de ce domaine pointu, qui fait bénéficier le grand public d'une vulgarisation de résultats qu'il a obtenus dans sa pratique professionnelle.

Or, à en croire France Inter, M. Bouvet est « agrégé de sciences biologiques, docteur ès-sciences et professeur honoraire de chaire supérieure », autrement dit, si je ne m'abuse, est enseignant de classes préparatoire aux grandes écoles en retraite. Il a par ailleurs « enseigné à l'Université Claude-Bernard-Lyon,où il a réalisé des recherches en neurobiologie pendant une dizaine d’années ». Une petite recherche bibliographique montre qu'il a soutenu sa thèse en 1992 et que celle-ci portait sur le système olfactif des amphibiens. Une recherche sur Pubmed, la grande base bibliographique d'articles en biomédecine, ne montre aucun article à son nom ; Google Scholar (qui est loin d'être exhaustif pour des articles datant d'avant 1992) donne deux articles sur les récepteurs olfactifs des grenouilles, et Web of Science en donne 7, de 1984 à 1989. Il ne s'agit donc pas d'une expertise récente, ni portant sur les humains ou du moins les primates.

Par ailleurs, enseigner à l'université, sans plus ample précision (par exemple : être professeur ou maître de conférence des universités, ou directeur ou chargé de recherche au CNRS), ne constitue pas certificat de grande compétence. De nombreux enseignements universitaires, surtout de travaux dirigés et pratiques, en premier cycle ou pour « non spécialistes », sont assurés par des vacataires, doctorants etc. dont l'expertise dans le domaine enseigné est limité. (Pour ne prendre que mon cas personnel : j'ai enseigné l'algorithmique-programmation débutant en Java pendant 10 ans, ce qui ne nécessitait pas une très grande expertise scientifique...)

Je pense raisonnable de penser qu'une personne qui a fait il y a une vingtaine d'années des recherches sur les neurones d'amphibiens et n'a depuis rien publié en recherche n'est pas forcément un grand spécialiste des différences sexuelles des cerveaux des humains. Bien entendu, je ne l'en blâme pas : l'enseignement en classes préparatoires est un travail à temps plein, qui ne laisse ni temps ni ressources pour faire de la recherche (si ce n'est un peu en mathématiques, qui ne nécessitent pas de laboratoire).

Je note que M. Bouvet est également auteur d'ouvrages grand public tels que Du fer dans les épinards et autres idées reċues et La stratégie du caméléon : de la simulation dans le monde vivant.

Que l'on ne se méprenne pas : je ne dis pas que M. Bouvet est incompétent ou soutient des théories erronées. Je dis seulement qu'on le présente d'une façon qui laisse entendre une expertise spécialisée, alors que les « signes extérieurs de compétence » annoncés ne permettent nullement de conclure à celle-ci.