Le scientifique tel que présenté dans les médias
Par David Monniaux le mardi, décembre 11 2012, 15:09 - Société - Lien permanent
Les médias, et notamment le magazine ''Le Point'', se sont fait l'écho des théories de Jean-François Bouvet, auteur de « Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ? ». À les entendre, il existerait des différences sensibles entre les cerveaux des hommes et des femmes, qui pourraient expliquer les différences de comportement, alors que le discours sociologique les attribue aux différences d'éducation et d'habitudes sociales, Cet ouvrage et la couverture médiatique qui l'entoure ont irrité des féministes.
Je ne suis pas biologiste et ne prétends pas juger du fond de l'affaire (qui, par ailleurs, il me semble, fait appel à des compétences en psychologie, sociologie, etc., que je ne possède pas non plus). Voyons cependant la forme de la présentation des faits.
Le Point présente Jean-François Bouvet comme un « neurobiologiste ». Le sous-entendu est qu'il s'agit d'un chercheur spécialiste de ce domaine pointu, qui fait bénéficier le grand public d'une vulgarisation de résultats qu'il a obtenus dans sa pratique professionnelle.
Or, à en croire France Inter, M. Bouvet est « agrégé de sciences biologiques, docteur ès-sciences et professeur honoraire de chaire supérieure », autrement dit, si je ne m'abuse, est enseignant de classes préparatoire aux grandes écoles en retraite. Il a par ailleurs « enseigné à l'Université Claude-Bernard-Lyon,où il a réalisé des recherches en neurobiologie pendant une dizaine d’années ». Une petite recherche bibliographique montre qu'il a soutenu sa thèse en 1992 et que celle-ci portait sur le système olfactif des amphibiens. Une recherche sur Pubmed, la grande base bibliographique d'articles en biomédecine, ne montre aucun article à son nom ; Google Scholar (qui est loin d'être exhaustif pour des articles datant d'avant 1992) donne deux articles sur les récepteurs olfactifs des grenouilles, et Web of Science en donne 7, de 1984 à 1989. Il ne s'agit donc pas d'une expertise récente, ni portant sur les humains ou du moins les primates.
Par ailleurs, enseigner à l'université, sans plus ample précision (par exemple : être professeur ou maître de conférence des universités, ou directeur ou chargé de recherche au CNRS), ne constitue pas certificat de grande compétence. De nombreux enseignements universitaires, surtout de travaux dirigés et pratiques, en premier cycle ou pour « non spécialistes », sont assurés par des vacataires, doctorants etc. dont l'expertise dans le domaine enseigné est limité. (Pour ne prendre que mon cas personnel : j'ai enseigné l'algorithmique-programmation débutant en Java pendant 10 ans, ce qui ne nécessitait pas une très grande expertise scientifique...)
Je pense raisonnable de penser qu'une personne qui a fait il y a une vingtaine d'années des recherches sur les neurones d'amphibiens et n'a depuis rien publié en recherche n'est pas forcément un grand spécialiste des différences sexuelles des cerveaux des humains. Bien entendu, je ne l'en blâme pas : l'enseignement en classes préparatoires est un travail à temps plein, qui ne laisse ni temps ni ressources pour faire de la recherche (si ce n'est un peu en mathématiques, qui ne nécessitent pas de laboratoire).
Je note que M. Bouvet est également auteur d'ouvrages grand public tels que Du fer dans les épinards et autres idées reċues et La stratégie du caméléon : de la simulation dans le monde vivant.
Que l'on ne se méprenne pas : je ne dis pas que M. Bouvet est incompétent ou soutient des théories erronées. Je dis seulement qu'on le présente d'une façon qui laisse entendre une expertise spécialisée, alors que les « signes extérieurs de compétence » annoncés ne permettent nullement de conclure à celle-ci.
Commentaires
« je ne dis pas que M. Bouvet est incompétent ou soutient des théories erronées » : tu ne le dis pas, tu ne l'écris pas, mais il me semble que tu le sous-entends un peu (c'est peut-être un effet trompeur de ton style d'écriture).
Cher @Baptiste, l'égalité hommes-femmes est un sujet sensible. Ce que certains médias serinent, en somme, c'est qu'on a lavé le cerveau des gens en leur expliquant que tout est affaire de pratiques culturelles ancrées dès le plus jeune âge, alors qu'en fait il y a des déterminismes biologiques (voir l'expression du Point : « les papesses des gender studies »). L'importance du sujet imposerait plutôt des précautions et de la précision quand il s'agit d'évoquer d'où les gens parlent. J'ai donc saisi l'occasion.
Mon propos n'est évidemment pas d'attaquer Jean-François Bouvet, mais d'attirer l'attention sur un phénomène que j'ai constaté à plusieurs reprises : les médias présentent les gens et leur profession de façon plus ou moins avantageuse selon la stature qu'ils veulent leur donner. Pour prendre mon exemple personnel, cela sonne différemment si l'on me présente comme « directeur de recherche au CNRS » (sous-entendu : respectabilité, compétence, intellectualité), « professeur à l'École polytechnique » (sous-entendu : respectabilité, excellence, capacité à expliquer) ou « informaticien » (terme qui peut aussi bien s'appliquer à un administrateur réseau, et qui a des connotations de geekitude, technicité, inculture etc.).
Soyons féroce, le sujet s'y prête :
Pour parler du cerveau des femmes, il est préférable d'être particulièrement féru de botanique ...
(pour qui ne saisi pas mon type d'humour : les femmes sont de "belles plantes")
Pour préciser mon commentaire : l'antiphrase est une tournure très souvent utilisée. Ainsi, quand je lis "Je ne suis pas biologiste et ne prétends pas juger du fond de l'affaire", j'entends "c'est un ramassis de bullshit qu'essaie de nous faire avaler cet honnête homme".
L'euphémisme aussi est souvent utilisé : je lis donc cette phrase : "l'enseignement en classes préparatoires est un travail à temps plein, qui ne laisse ni temps ni ressources pour faire de la recherche" de la manière suivante "soyons sérieux, ce n'est qu'un prof de prépa qui essaie de se faire passer pour un chercheur". Et il est savoureux de voir encore une antiphrase précéder cet euphémisme "Bien entendu, je ne l'en blâme pas", que je lis comme "le petit prétentieux pête plus haut que son cul".
De fait, ton style semble truffé d'antiphrases et d'euphémismes (la tournure négative, que tu utilises souvent, "entendons-nous bien, je ne dis pas que David Monniaux a un style délicieusement suranné et parfois pontifiant. D'aucuns pensent qu'il prend modèle sur Maître Vergès, ce que je ne saurais cautionner.", se prête assez bien à une telle lecture : car ce qu'on ne dit pas
et qu'on écrit ne pas dire, on peut fort bien le penser, l'écrire, le sous-entendre, le croire, le faire croire, le laisser entendre... bref, le suggérer).Il y a quelques années, j'ai été frappé d'entendre quelqu'un présenté à la radio comme un « physicien », sans plus. Impossible de savoir s'il était chercheur, professeur de lycée, ...
Dans le même genre, un de mes amis, fils de diplomate, lors d'un dîner guindé, a répondu à quelqu'un qui lui demandait sur quoi portaient ses études qu'il était « mécanicien ». Sourires pincés et airs gênés de la haute bourgeoisie tombant sur le prolétariat. L'ami en question finissait en fait des études de génie mécanique dans l'une des meilleures écoles supérieures, mais son interlocuteur l'imaginait en bleu de travail, couché sous un camion, avec une clef à molette derrière l'oreille...
@Baptiste: je crois que tu surinterprètes un peu.
Ou, pour ne pas faire dans l'euphémisme : je crois que tu surinterprètes. :)
Je suis favorable à l'obligation pour un expert interrogé ès qualités par les médias à porter un sombrero rose(*) dès qu'il intervient hors de son champ d'expertise (eg médiéviste intervenant en histoire contemporaine ou statisticien en géométrie algébrique) et à se munir d'un gyrophare dès qu'il intervient hors de sa discipline (eg physicien théorique en médecine ou philosophe en maths).
(*) L'idée vient de cet article : http://www.bnj.com/cowboy-coding-pi...
@Jastrow :
"et à se munir d'un gyrophare dès qu'il intervient hors de sa discipline..."
Tout de même, cela manquerait systématiquement de pudeur.
Et l'humilité, bien connue, des scientifiques alors ?
Rose aussi le gyro ? C'est trop lol.