Toutes les conférences, toutes les revues à la sélection des articles desquelles j'ai contribué en étant membre du comité ad hoc ou simple évaluateur (referee), appliquaient des règles formelles ou informelles de conflit d'intérêt : on interdit à une personne d'évaluer ou de participer à la discussion d'acceptation si elle a un lien trop marqué avec au moins un des auteurs de l'article. Lorsqu'il y a des critères explicites, on considère généralement comme en conflit ceux qui ont publié un article avec au moins un des auteurs de l'article évalué au cours des n dernières années (disons n=5), ceux qui travaillent dans le même laboratoire, etc.

Pour prendre un exemple concret, j'ai récemment refusé d'évaluer un article scientifique au motif que je venais de publier un article co-écrit avec un des auteurs, qui par ailleurs avait travaillé avec moi pendant son post-doctorat il y a quelques années ; double raison, donc.

On pense généralement que ces règles sur le conflit d'intérêts sont là pour éviter le favoritisme. C'est bien sûr le cas. Il me semble qu'elles ont deux autres rôles importants : elles évitent le soupçon du favoritisme (pas totalement, bien sûr — combien de fois ai-je entendu déplorer qu'un article ne soit pas « passé » tandis qu'untel arrive à passer n'importe quoi dans les revues ou conférences les plus prestigieuses), et surtout elles évitent de mettre les évaluateurs en porte-à-faux.

Voici une autre anecdote. Un collègue s'est vu donner à évaluer un article co-écrit par une étudiante de sa connaissance, article présentant diverses faiblesses, qu'il a bien évidemment relevées dans son rapport. L'étudiante, désemparé et le connaissant comme un spécialiste du sujet, l'a ensuite contacté pour lui demander conseil. J'ignore si c'est pur hasard qu'elle ait contacté un des évaluateurs qui avait causé le rejet de son article, ou si elle avait bénéficié d'indiscrétions ; toujours est-il que mon collègue s'est vu dans la position inconfortable de devoir suggérer à cette étudiante des pistes pour répondre à ses propres critiques, sans pour autant pouvoir se trahir.

Les clauses anti conflits d'intérêt servent justement à éviter ce genre de contorsions ; mon collègue aurait dû insister pour ne pas se voir confier cette évaluation (même si certains responsables éditoriaux peuvent être insistants). Quant à moi, je pense que j'aurais pu évaluer froidement et sans favoritisme le travail de mon co-auteur, mais j'aurais pu me placer en porte-à-faux en cas d'avis négatif : sachant que je suis amener à collaborer à nouveau avec lui, il aurait pu évoquer ce sujet dans la conversation, voire solliciter mon avis !

Bref, pour moi, les règles contre les conflits d'intérêts servent non seulement à éviter la « tricherie », mais également les embarras divers, quand la proximité avec le sujet de l'évaluation pose un problème relationnel. J'ai lu que les médecins devraient s'abstenir d'examiner des proches, de peur que leur capacité professionnelle ne soit faussée par la difficulté à être lucide ou à s'expliquer auprès de quelqu'un avec qui l'on a des liens. Je comprends cela.