Certains s'émeuvent que le rappeur Psy, connu pour son tube « Gangnam Style », ait sorti en 2004 une chanson violemment anti-américaine, s'attaquant à l'occupation américaine de l'Iraq et aux tortures auxquelles elle a donné lieu. En 2002, il s'était déjà illustré par des protestations contre la présence de troupes américaines en Corée.

J'avoue pour ma part ne pas être surpris.

Il y a quelques années, dans un bar de Séoul, des collègues coréens (assez éméchés (*), il est vrai), m'avaient expliqué la chose suivante : d'un certain point de vue, ils jalousaient les coréens du nord, qui se permettent de n'en faire qu'à leur tête et notamment d'irriter les États-Unis, tandis qu'en Corée du Sud, le gouvernement a longtemps été une dictature pro-américaine, et aujourd'hui encore fait preuve d'une déférence totale envers les États-Unis, qui d'ailleurs stationnent de très nombreuses troupes dans leur pays.

On peut être surpris de pareil aveu d'admiration pour une dictature paranoïaque, dont les dysfonctionnements économiques réduisent régulièrement la population à la famine, et qui torture ou envoie dans sa propre version du goulag ses opposants politiques. Je ne pense pas que mes interlocuteurs souhaitent l'instauration d'un régime autoritaire ou du système « communiste » ; ils sont simplement jaloux d'une certaine indépendance, d'une certaine liberté de parole.

Bien entendu, il serait périlleux de tirer des conclusions générales des confidences éthyliques de deux docteurs en informatique. Toutefois... ceux-ci font sans doute partie d'une des couches les plus « cosmopolites » ou « internationalisées » de la société coréenne (ils ont travaillé dans des pays occidentaux, parlent couramment anglais, etc.). Ce sont de bons bourgeois qui respectent la loi (ma collègue était jadis horrifiée lorsque, de passage à Paris, elle voyait les gens traverser au feu rouge), respectueux des normes sociales de leur pays ; ils n'ont franchement pas le couteau entre les dents. On peut donc conjecturer que les sentiments pré-cités sont assez répandus, y compris parmi « l'intelligentsia ».

Je ne suis donc, a fortiori, pas surpris de ce qu'un rappeur ait pu traduire pareils sentiments en paroles (ce qui me surprend, en fait, c'est qu'on ne l'ait pas censuré ; rappelons au passage que la Corée du Sud filtre certains sites Web pour des raisons politiques, notamment l'agence officielle d'information de la Corée du Nord, curieusement hébergé au Japon).

Quelle leçon en tirer ? Sans doute ce que nous savions depuis longtemps : les gens n'aiment pas qu'on choisisse leur gouvernement à leur place et qu'on stationne des troupes chez eux, même si c'est pour la « bonne cause » (leur amener la démocratie représentative et l'économie de marché), et même s'ils en retirent une certaine prospérité économique.

(*) Admirons ici les différences de mœurs entre la France et la Corée : j'ai été entraîné dans un bar où servaient, court-vêtues, des « filipino girls » ; apparemment c'était là une occupation fréquente de mon collègue (ma collègue l'a d'ailleurs chambré là-dessus). Je ne m'imagine pas, en France, inviter des collègues étrangers de passage à se pinter dans un bar à hôtesses.

Précisons par ailleurs mon attitude personnelle : quand je vais à l'étranger, je m'abstiens de faire porter la conversation sur un terrain politique, et si mes interlocuteurs la portent, je préfère les laisser parler.