La vérité sort de la bouche des gens bourrés
Par David Monniaux le dimanche, décembre 9 2012, 20:15 - Société - Lien permanent
Certains s'émeuvent que le rappeur Psy, connu pour son tube « Gangnam Style », ait sorti en 2004 une chanson violemment anti-américaine, s'attaquant à l'occupation américaine de l'Iraq et aux tortures auxquelles elle a donné lieu. En 2002, il s'était déjà illustré par des protestations contre la présence de troupes américaines en Corée.
J'avoue pour ma part ne pas être surpris.
Il y a quelques années, dans un bar de Séoul, des collègues coréens (assez éméchés (*), il est vrai), m'avaient expliqué la chose suivante : d'un certain point de vue, ils jalousaient les coréens du nord, qui se permettent de n'en faire qu'à leur tête et notamment d'irriter les États-Unis, tandis qu'en Corée du Sud, le gouvernement a longtemps été une dictature pro-américaine, et aujourd'hui encore fait preuve d'une déférence totale envers les États-Unis, qui d'ailleurs stationnent de très nombreuses troupes dans leur pays.
On peut être surpris de pareil aveu d'admiration pour une dictature paranoïaque, dont les dysfonctionnements économiques réduisent régulièrement la population à la famine, et qui torture ou envoie dans sa propre version du goulag ses opposants politiques. Je ne pense pas que mes interlocuteurs souhaitent l'instauration d'un régime autoritaire ou du système « communiste » ; ils sont simplement jaloux d'une certaine indépendance, d'une certaine liberté de parole.
Bien entendu, il serait périlleux de tirer des conclusions générales des confidences éthyliques de deux docteurs en informatique. Toutefois... ceux-ci font sans doute partie d'une des couches les plus « cosmopolites » ou « internationalisées » de la société coréenne (ils ont travaillé dans des pays occidentaux, parlent couramment anglais, etc.). Ce sont de bons bourgeois qui respectent la loi (ma collègue était jadis horrifiée lorsque, de passage à Paris, elle voyait les gens traverser au feu rouge), respectueux des normes sociales de leur pays ; ils n'ont franchement pas le couteau entre les dents. On peut donc conjecturer que les sentiments pré-cités sont assez répandus, y compris parmi « l'intelligentsia ».
Je ne suis donc, a fortiori, pas surpris de ce qu'un rappeur ait pu traduire pareils sentiments en paroles (ce qui me surprend, en fait, c'est qu'on ne l'ait pas censuré ; rappelons au passage que la Corée du Sud filtre certains sites Web pour des raisons politiques, notamment l'agence officielle d'information de la Corée du Nord, curieusement hébergé au Japon).
Quelle leçon en tirer ? Sans doute ce que nous savions depuis longtemps : les gens n'aiment pas qu'on choisisse leur gouvernement à leur place et qu'on stationne des troupes chez eux, même si c'est pour la « bonne cause » (leur amener la démocratie représentative et l'économie de marché), et même s'ils en retirent une certaine prospérité économique.
(*) Admirons ici les différences de mœurs entre la France et la Corée : j'ai été entraîné dans un bar où servaient, court-vêtues, des « filipino girls » ; apparemment c'était là une occupation fréquente de mon collègue (ma collègue l'a d'ailleurs chambré là-dessus). Je ne m'imagine pas, en France, inviter des collègues étrangers de passage à se pinter dans un bar à hôtesses.
Précisons par ailleurs mon attitude personnelle : quand je vais à l'étranger, je m'abstiens de faire porter la conversation sur un terrain politique, et si mes interlocuteurs la portent, je préfère les laisser parler.
Commentaires
Bonsoir,
Les *vrais* problèmes qui se posent à l'Humanité sont sans précédents.
Voici déjà trois axes thématiques (valables à l'échelle de la planète entière) :
- surpopulation / ressources naturelles
- nucléaire (armes, énergies, risques...)
- devoir de solidarité envers ceux qui ont peu (ou rien)
En vous souhaitant de bonnes réflexions (occidentales).
Est-ce qu'il y a déjà des bar à hôtesses en France, de toute façon?
Pas mal de bars à hôtesses dans le quartier Pigalle (enfin, n'étant jamais rentré, je suppose que c'en est "viens petit pour 10€ l'entrée tu as un whisky coca".).
Sinon, une connaissance qui a un poste relativement haut placé dans l'industrie a eu une histoire de ce genre en Corée; pour fêter ou officialiser la signature d'un contrat, on l'a emmené au karaoké. Ca ne l'a pas surpris il paraît que ça se fait beaucoup en Asie. Sauf que là, c'était le bar karaoké ET hôtesses. Il a pigé quand on lui a demandé de choisir la fille... Je ne sais pas comment il s'en est sorti (apparemment ça peut être un dealbreaker) ni si c'est vraiment pour coucher ou simplement pour avoir une présence féminine un peu tactile pendant que les mâles discutent affaires, mais apparemment il leur a quand même demandé la version -18ans (je veux dire sans hôtesses, pas avec des mineures) pour les fois suivantes...
@mixlamalice: Je précise qu'en l'espèce, il ne s'agissait pas d'« hôtesses » au sens « prostitution », mais de jeunes filles, probablement des Philippines, jupe courte etc., qui servent les boissons et en-cas (et, en l'espèce, qui me renverse la bière sur le pantalon).
On peut rapprocher cela de la chaîne américaine de restaurants « Hooters » (que je ne connais que de nom).
Une petite remarque : je parle de relations internationales, de haine, de guerre... et vous semblez vous passionner pour les serveuses de bar.
Mon grand regret, de ne pas être allé chez Hooters en 2 ans aux US... bizarrement, l'expérience ne faisait ni chaud ni froid à ma douce...
désolé, j'ai toujours plus été branché boobs que géopolitique...
Sur le fond de l'article, il y a un assez bon éditorial à
http://www.guardian.co.uk/commentis...
J'aime particulièrement le
« The potency of this propaganda is what causes even federal judges who preside over terrorism cases to express genuine shock and confusion as to how someone could possibly be willing to plot to bomb American cities when they know that the bomb will likely even kill children. These federal judges have to have it slowly explained to them by the defendants that the US has been doing exactly that in their country and many other countries for years, and they resorted to similar violence out of a desperate inability to see any other alternatives for stopping US violence ».
Pour le reste, j'ai entendu des histoires d'employés invités dans des maisons closes par le CEO de l'entreprise qui possédait leur start-up. Le CEO en question se serait même assuré que les invités aient entièrement accepté son cadeau. Je n'ai pas trop compris s'il s'agissait de fidéliser les employés par un cadeau à la fois considérable, très personnel et potentiellement embarassant, ou s'il s'agissant d'un trait idiosyncratique du CEO en question.
Chacun voit les choses à sa façon. Tes docteurs en informatique devraient se rappeler, même si les événements datent de plus de 60 ans, que sans les Etats-Unis et autre puissances occidentales, ils seraient aujourd'hui dans la même situation que leurs voisins nord-coréens. Pour le coup, ils seraient beaucoup moins « cosmopolites » et « internationalisées », vu qu'ils n'auraient pas le droit de recevoir d'informations de l'étranger, et encore moins de voyager...
@2fray : quel que soit le niveau de détail auquel on envisage les relations internationales, c'est souvent plus compliqué. En l'occurence, les USA et leurs alliés avaient des voies diplomatiques vis-à-vis de l'URSS et de la Chine qu'il n'ont pas exploitées pleinement pour éviter le conflit, notamment en considérant la Chine comme leur propriété que les Démocrates auraient « perdue ». Une fois le conflit en Corée déclanché, les Coréens ont payé le prix du sang -- des deux côtés, alors que les familles étaient parfois séparées entre les deux Corées. Et lors de la guerre, le commandement américain a outrepassé son mandat pour tenter d'annexer toute la Corée du Nord, ce qui a escaladé et prolongé le conflit, lequel s'est fini par un pat qui a humilié les USA.
Considérant ceci sur le fond de la tendance très universelles des gens à ne pas aimer se faire administrer par des étrangers (je connais des Bretons qui deviennent intarissables sur les Parisiens dès qu'ils ont un peu trop bu, c'est dire si une « occupation » bienveillante par des gens pas trop différents peut suffire à cause l'exaspération), je comprends assez que l'Irak et Abu Grahib suscitent de l'amertume chez les Coréens du Sud -- lesquels vivaient encore récemment sous une dictature de droite soutenue par les USA qui ne les laissait pas particulièrement s'informer ou s'exprimer non plus.
Le « modèle américain » n'a pas vocation universelle : il s'adresse aux Américains, et éventuellement à un cercle de proches alliés ; pour le reste, les USA, qui sont essentiellement une démocratie, un Etat de Droit et un pays prospère, sont parfaitement prêts à assurer leurs intérêts en exportant la dictature, l'arbitraite et la misère chez les autres. Ce n'est pas si étonnant que dans certains pays ils soient considérés comme des prédateurs hypocrites.
@2fray: Comme disait Michel Sardou :
Je pense que mes collègues sont parfaitement conscients que leur attrait pour le régime nord-coréen relève d'une sorte de fantasmes pervers : ils n'ont aucune envie réelle d'être gouvernés par lui. Cela n'exclut pas une certaine rancœur envers le Japon et les États-Unis : les premiers qui les ont brutalement envahi et occupé, les seconds qui leur ont longtemps imposé un régime autoritaire.
Je n'aime pas tellement les raisonnements à base de « sans les X, vous parleriez Y » ; ça occulte généralement le fait que sans les Américains, on aurait parlé *russe*, que sans les Français, les Américains parleraient l'anglais correctement, etc etc. C'est un peu le bruit que fait la porte quand on la claque au nez de la reflexion historique.
En dernière analyse, c'est plus ou moins équivalent à « Going to war without France is like going deer hunting without your accordion. » ou à « Three thousand years ago, King David reigned over the Jewish state in our eternal capital, Jerusalem. I say that to all those who proclaim that the Jewish state has no roots in our region and that it will soon disappear. » : des commentaires de forme « je pisse plus loin » qui accompagnent des actions en se donnant vaguement des airs de les expliquer ou de les justifier.
PS: du reste, il faut voir ce que l'on entend par « parler X ». Dans les pays de l'Est, on encourageait vivement les étudiants à apprendre le russe en seconde langue. Dans les pays occupés par le Troisième Reich, on apprenait l'allemand pour communiquer avec l'occupant.
Dans notre monde, on apprend l'anglais en deuxième langue, et c'est clairement en référence aux USA. Sur ce plan-là comme sur le plan politique, les pays occidentaux sont à divers degrés des protectorats des USA. C'est aussi le cas du Japon, de la Corée du Sud, et d'autres.
Si, en disant « vous parleriez X », on cherche à suggérer que seul un occupant monstrueux va imposer sa langue dans ses protectorats, c'est soit hypocrite, soit aveugle. Si au contraire on cherche à exalter les qualités du suzerain qui s'est imposé dans la réalité, comparées à celles d'un autre hypothétique, cela appelle une évaluation de ces qualités. On ne peut pas postuler de la supériorité intrinsèque de tel ou tel suzerain par son nom ou par la couleur de son drapeau : il faut juger ses qualités en les comparants à celles de ses concurrants, et aussi à l'aune de l'idéal qu'il se fixe, et de ce que les vassaux en attendent. A contrarier ses vassaux il s'attire à leur ressentiment ; à bafouer ses propres idéaux, il suscite le mépris ; et à invoquer la loi du plus fort pour déclancher des guerres qu'il finit par perdre, il s'expose aux railleries.