Loys Bonod (j'ignore s'il s'agit de son vrai nom ou d'un pseudonyme), qui se présente il me semble comme un enseignant de lettres en lycée, et qui s'était rendu célèbre par un canular sur Wikipédia, s'exprime à nouveau au sujet de ce site.

Son billet est long et mériterait une réponse fouillée, que je ne suis pas en état de faire. Je voudrais simplement relever ce paragraphe :

Par ailleurs Wikipédia est une bien curieuse « encyclopédie », à mi-chemin entre revue scientifique et tabloïd people, qui mêle les savoirs académiques d’une part, recensant ainsi les étoiles de la constellation d’Orion par magnitude apparente décroissante ou les œuvres de Cicéron, et les savoirs populaires d’autre part, avec la liste exhaustive de tous les Pokémons, ou le détail aussi bien de la fabrication du skuff que de la vie privée de la chanteuse Rihanna. Dans cette encyclopédie le chanteur Corneille côtoie Corneille le dramaturge. Rome est une capitale antique, une série télévisée et un jeu vidéo. Clio, une Muse autant qu’une voiture, et Mars, un dieu romain autant qu’une barre chocolatée. Pas d’article consacré à la « Ballade des pendus » de François Villon au XIVe siècle sans la référence incongrue au « Bal des Laze » de Michel Polnareff.

ainsi que cette suggestion :

Séparer les connaissances académiques des connaissances populaires, avec par exemples deux portails distincts (et pourquoi pas des liens entre eux).

Ma question est simple : « Pourquoi faire ? ». Quel est le problème concret qui serait réglé par ce changement ?

Il me semble que Loys Bonod ne cite aucun exemple concret de difficulté posé par le voisinage, dans la même base de données, des Pokémons et de Cicéron. Rappelons que, sur Wikipédia et contrairement à Universalis version papier, il n'y a pas de contrainte globale de pagination et que la place occupée par un sujet ne l'est pas au détriment des autres. J'ose espérer que personne, croyant s'informer sur la muse Clio, ne prend l'information sur la voiture (ou, si les élèves de Loys Bonod font ainsi, le problème est probablement plus de leur côté que de celui de Wikipédia (**) ).

Je soupçonne donc que la proposition de Loys Bonod n'est pas motivée par la résolution d'une difficulté pratique, mais par la volonté de faire respecter un certain ordre, une certaine hiérarchie des choses et surtout une nécessité de ségrégation. Il y a le savant et le populaire, le sérieux et le frivole, les serviettes et les torchons, et les seconds salissent les premiers de part leur simple proximité. Le simple fait que la même interface présente semblablement un article sur Platon et un article sur Rihanna dévalue, galvaude, le premier et donne trop d'importance à la seconde. On est purement dans le symbolique, dans une posture de défense de la Civilisation face au tourbillon du monde.

C'est troublant. On pourrait comprendre une défense de la réflexion, des textes bien organisés, de l'argumentation ; on comprend moins une défense du savoir académique contre la salissure, qui me semble relever de ce que l'on caricature parfois comme la « tour d'ivoire » du monde universitaire (d'autant plus curieux que Loys Bonod n'est pas universitaire). (*) Pour tout dire, j'ai peur (mais je ne prétends pas lire dans les pensées d'autrui) que cela relève d'un mouvement d'humeur du même genre que celui de ma professeure de collège qui, évoquant Ulysse, avait entendu un élève mentionner le dessin animé « Ulysse 31 » (mouvement d'humeur bien compréhensible, mais qui ne constitue pas une réflexion).

Terminons par une anecdote. Au lycée, en cours de latin, deux camarades (dont l'un est actuellement professeur de sciences politiques dans une université de la péninsule arabique, le monde est petit) faisaient un exposé sur Spartacus, visiblement en recopiant une encyclopédie. À la fin de leur exposé, ils ont commencé d'embrayer sur le spartakisme, s'arrêtant tout de même en se disant que cela devenait hors sujet.

Je suppose que Loys Bonod trouverait que tant Spartacus que le Spartacisme relèvent du « savoir académique » et que, par exemple, le club de football Spartak de Moscou relève des connaissances populaires. Cependant, la récupération de la figure de Spartacus par les soviétiques relève certainement de l'histoire contemporaine ! La frontière n'est pas si facile à délimiter.

(*) Cela m'évoque également, toutes proportions gardées, le bibliothécaire du Nom de la Rose.

(**) Je lis ici « Vous n'avez jamais eu d'élève qui recopie une page sur la princesse Diana quand vous avez demandé une recherche sur la déesse Diane : je n'invente rien. » Je serais enclin à dire que le problème est alors chez l'élève plutôt que chez Wikipédia ou le Web : peut-il n'en avait-il vraiment rien à faire, peut-être est-il très stupide ou très inculte, ou une combinaison des trois ?