J'ai dernièrement feuilleté un « projet de thèse » en sciences humaines portant sur la traduction, accompagnant il me semble une demande d'allocation de recherche (contrat doctoral). (*)

On y citait Foucault, Deleuze, Guattari, Lyotard, ainsi que Michel Maffesoli (**). On y prônait une approche pluridisciplinaire (ou était-ce multidisciplinaire) mêlant différentes sciences humaines, ainsi que la « théorie du chaos ». On y vantait les mérites d'une approche « postmoderne », mot dont on donnait un rapide historique en expliquant sa popularité récente par (je résume de mémoire) une sorte de crise de la croyance en la raison et le progrès après deux guerres mondiales très meurtrières. On y employait des successions de mots très abstraits sans les définir ; sans doute ont-ils un sens bien précis pour les professionnels de ces domaines. Au bout de quelques pages, je ne voyais toujours pas ce que l'étudiante voulait étudier au sujet de la traduction.

J'ignore notamment quel sens attribuer à la « théorie du chaos ». Pour moi, cela évoque ces problèmes d'évolution (en temps continu, comme pour le problème dit « des trois corps », c'est-à-dire l'évolution de trois corps s'attirant l'un l'autre par une loi newtonienne ; en temps discret, comme pour les machines de Turing) dont le comportement à long terme n'est pas prévisible effectivement, bien qu'il soit parfaitement défini mathématiquement. Je serais curieux que l'on m'explique l'éventuel rapport avec la traduction.

Je ne peux que constater le contraste entre les vastes champs ambitieusement balayés par pareille thèse et les domaines parfaitement circonscrits des deux thèses d'analyse de programme dans les jurys desquelles je siégerait la semaine prochaine. Calculer des clôtures transitives de relations d'arithmétique linéaire entière après avoir soigneusement défini ses termes et ses notations, c'est tout de même petit joueur en comparaison.

(*) Pour ceux qui aiment les données comptables, cela coûte de l'ordre de 100000€ à l'université (ou à l'État, je ne sais pas très bien comment fonctionnent les flux financiers), ce qui n'est au final pas très cher (comparez avec le moindre cadre chef de service à l'utilité douteuse ou membre de « coquille vide », sans parler des sinécures à nomination politique, comme feus les inspecteurs de l'Académie de Paris).

(**) Michel Maffesoli, dont j'avoue que je ne le connais que parce qu'il a été le directeur de thèse d'Élizabeth Teissier, et via des polémiques au sujet de la section 19 du Conseil national des universités, ce qui doit indiquer chez moi une certaine inculture en matière de sociologie contemporaine.