Lost in translation
Par David Monniaux le vendredi, octobre 26 2012, 23:12 - Recherche scientifique - Lien permanent
J'ai dernièrement feuilleté un « projet de thèse » en sciences humaines portant sur la traduction, accompagnant il me semble une demande d'allocation de recherche (contrat doctoral). (*)
On y citait Foucault, Deleuze, Guattari, Lyotard, ainsi que Michel Maffesoli (**). On y prônait une approche pluridisciplinaire (ou était-ce multidisciplinaire) mêlant différentes sciences humaines, ainsi que la « théorie du chaos ». On y vantait les mérites d'une approche « postmoderne », mot dont on donnait un rapide historique en expliquant sa popularité récente par (je résume de mémoire) une sorte de crise de la croyance en la raison et le progrès après deux guerres mondiales très meurtrières. On y employait des successions de mots très abstraits sans les définir ; sans doute ont-ils un sens bien précis pour les professionnels de ces domaines. Au bout de quelques pages, je ne voyais toujours pas ce que l'étudiante voulait étudier au sujet de la traduction.
J'ignore notamment quel sens attribuer à la « théorie du chaos ». Pour moi, cela évoque ces problèmes d'évolution (en temps continu, comme pour le problème dit « des trois corps », c'est-à-dire l'évolution de trois corps s'attirant l'un l'autre par une loi newtonienne ; en temps discret, comme pour les machines de Turing) dont le comportement à long terme n'est pas prévisible effectivement, bien qu'il soit parfaitement défini mathématiquement. Je serais curieux que l'on m'explique l'éventuel rapport avec la traduction.
Je ne peux que constater le contraste entre les vastes champs ambitieusement balayés par pareille thèse et les domaines parfaitement circonscrits des deux thèses d'analyse de programme dans les jurys desquelles je siégerait la semaine prochaine. Calculer des clôtures transitives de relations d'arithmétique linéaire entière après avoir soigneusement défini ses termes et ses notations, c'est tout de même petit joueur en comparaison.
(*) Pour ceux qui aiment les données comptables, cela coûte de l'ordre de 100000€ à l'université (ou à l'État, je ne sais pas très bien comment fonctionnent les flux financiers), ce qui n'est au final pas très cher (comparez avec le moindre cadre chef de service à l'utilité douteuse ou membre de « coquille vide », sans parler des sinécures à nomination politique, comme feus les inspecteurs de l'Académie de Paris).
(**) Michel Maffesoli, dont j'avoue que je ne le connais que parce qu'il a été le directeur de thèse d'Élizabeth Teissier, et via des polémiques au sujet de la section 19 du Conseil national des universités, ce qui doit indiquer chez moi une certaine inculture en matière de sociologie contemporaine.
Commentaires
Non seulement calculer des clôtures transitives de relations d'arithmétique linéaire entière est petit joueur, mais je parie que c'est totalement vérifiable par le jury.
Et ça, c'est impardonnable. Voire vulgaire.
On voit des thèses gratinées en sciences dures aussi, avec des gens qui travaillent sur la "théorie du tout" qui représente l'espace-temps près des singularités par un groupe quantique dans un univers a 27 dimensions repliées en boucles (zut... j'ai pas reussi a placer "renormalisation" et "jauge"). Je me souviens aussi d'un cours d'informatique en DEA par un professeur a l'X dont l'application était l'ouverture des digicodes (s'il n'y a pas de mémoire on peut faire un mot ABCAB... qui teste a la fois ABCA et BCAB, etc. Bref, les mots de Bruijn construits au dessus de l’algèbre de Lyndon).
Il y a des voies de garage dans toutes les disciplines y compris les sciences dures. La majorité des sciences humaines ne sont qu'une voie de garage pour éviter le chômage a ces braves personnes, car elles seraient bien en mal de trouver un emploi qui crée de la richesse pour la société (tu as toi même fait remarquer comment Google qui travaille pourtant a des problèmes a forte composante linguistique leur rigole au nez - ils en font même des blagues de 1er avril http://www.youtube.com/watch?v=ehWo...)
TOUT LE MONDE LE SAIT ! Mais entre gens polis, on ne s'envoie pas ce genre de vérités a la figure. Il est certes nécessaire de temps en temps de faire une petite mise au point et on le fait, mais c'est a peu près tout. Vois plutôt ces 100 000 E comme une allocation chômage revalorisée en raison du fait que ces braves individus sont souvent nos compagnes, nos anciens camarades de classe et nos voisins de palier.
@manu: Le jury, enfin moi, s'est un peu perdu dans la notation à quelques endroits du mémoire.
@Couard: Figure-toi qu'on m'a rapporté le cas d'un collègue qui voulait faire de l'apprentissage sur des séquences d'évènements (pourquoi pas) mais ignorait ce qu'était un automate fini. Ta critique du cours prenant en exemple le digicode est donc peut-être excessivement sévère.
Quant à créer de la valeur économique pour la société... qu'en est-il des études sur les degrés de Turing, les preuves de complexité (disons au delà de NP), etc. ? Moi ça ne me gêne pas : ça ne coûte pas cher, ça occupe des gens intelligents qui souvent enseignent en plus, ça entretient la réflexion, et si ça se trouve ça servira un jour (on disait jadis que l'arithmétique ne servait à rien de concret, de militaire ou d'économique, et maintenant ça sert considérablement en cryptographie).
Par ailleurs, effectivement, il y a parfois des choses bizarres en sciences exactes. J'ai dernièrement écrit un rapport sur un article qui à mon avis pratique l'enfumage mathématique (expliquer des idées simples avec des concepts mathématiques dont le lecteur n'est pas forcément familier et une présentation et des notations compliquées, afin de faire apparaître les choses comme plus profondes qu'elles ne sont) ; il est vrai que les auteurs sont habitués du procédé (et je ne suis pas le seul à le dire).
Sur ton jugement général sur les sciences humaines : je t'en laisse la responsabilité. Je trouve ridicule et déplaisant que l'on se moque des gens qui étudieraient « les chevaliers paysans de l'an mil au bord du Lac de Paladru » ; c'est un sujet parfaitement respectable.
(Par ailleurs, n'oublie pas qu'Alan Sokal et Jean Bricmont ont été traînés dans la boue à longueur de tribune simplement pour avoir mis en doute la qualité de certains raisonnements de certains auteurs que j'ai cités.)
@Couard Anonyme : je me posais la question du mot minimal sur un digicode dans mémoire (ayant souvent été confronté à des portes closes). Après ne pas l'avoir trouvé, je suis heureux d'apprendre que la réponse n'est pas trop simple et nécessite un peu de théorie.
Tu as sur toutes ces questions une approche défensive mais égalitaire : tu défends wikipedia contre ses détracteurs mais tu ne les méprises pas, tu critiques les journalistes et politiciens mais défends ceux qui sont respectables, tu dénonces les dérives des sciences humaines, mais tu es convaincu qu'il y a de nombreux travaux valides.
Pour moi la question se pose en des termes tout a fait différents. Il y a deux types d'hommes, ceux qui se servent de la science comme d'un outil et ceux qui ne le font pas. Les premiers sont en train d’évincer les seconds a tous les niveaux car la méthode scientifique est beaucoup plus efficace : nous avons ridiculisé les miracles des livres sacrés et changé le climat. Nous sommes capables de faire voler un pâté de maisons, de changer des hommes en femmes (presque), de papoter avec les antipodes ...
Mais pour que cette transition ne soit pas sanglante, il faut mettre les non-scientifiques dans des voies de garage ou ils puissent continuer leurs petites affaires tout en n’étant pas dangereux, jusqu’à leur extinction. Il y a tout un tas de disciplines qui s'y prêtent très bien, d'autres très mal. L’économie, le droit, la linguistique, la médecine ou la politique, sont des disciplines ou nous avons besoin de scientifiques pour les faire avancer efficacement. La philosophie, les sciences sociales ou l'histoire de l'art beaucoup moins pour l'instant.
Ca ne veut pas dire que les non-scientifiques soient moins intelligents ou que ces disciplines soient méprisables : il y a autant de personnes brillantes comme stupides chez les scientifiques que chez les non-scientifiques. C'est juste qu'il nous faut les placer quelque part le temps que la transition se fasse.
C'est pour ça que j'ai deux poids deux mesures. D'un cote Assouline peut se ridiculiser en critiquant wikipedia ça ne m’émeut guère, d'un autre coté les scientifiques se doivent d'avoir des connaissances minimales en humanisme comme le souligne Levy-Leblond.
@ Couard Anonyme
Les sciences sociales pas besoin de vrais scientifiques??
Mais ça va pas? Et la psycho socio alors?
http://en.wikipedia.org/wiki/Social...
http://en.wikipedia.org/wiki/Social...
C'est important pour comprendre et donc éviter la tyranie par exemple
http://en.wikipedia.org/wiki/Milgra...
C'est tout le problème de l'université.
Elle a été pensée comme un sanctuaire du savoir depuis son origine. Le problème étant qu'on ne peut pas envoyer beaucoup de monde dans un sanctuaire car sinon personne n'est content :
1) ceux qui sont en place dans le sanctuaire râlent car n'importe qui y rentre sans trop savoir ce qu'ils font là.
2) la majorité de ceux qui y rentrent y perdent leur temps.
Je crains que ne saches tout ce qu'il y a à savoir sur Mafessoli d'un point de vue sociologique.
Même certains philosophes eux-mêmes avouent ne rien comprendre à ce que disent certains de leurs collègues en sciences humaines. À lire par exemple à ce propos, les premiers échanges de ce dialogue, qui évoque une conception philosophique apparemment très française menant à l'apparition de fractures telles que les gens ne peuvent plus s'entendre sur les définitions de ce dont ils parlent (conception postmoderniste, ≈ relativisme). D'où incompréhensions, « débats » stériles, et absence d'échanges (même inter-disciplinaires) qui devraient pourtant être habituels dans tous les champs de la connaissance.
Un danger de tout cela se reflète dans la vie politique quand, par exemple en ce moment à propos de l'extension de l'adoption aux couples homosexuels, des soi-disant experts interrogés par certains médias déversent ce genre de conceptions floues et sujettes à interprétations vagues sur le grand public (concepts à tendance psychanalytiques, voire essentialistes). Ces médias devraient à mon avis plutôt interroger des personnes qui savent ce que « rigueur » et « intégrité intellectuelle » veulent fondamentalement dire — notez, pas nécessairement des « scientifiques » au sens stricte : juste des gens qui savent qu'on est très souvent trompé par notre sens commun, et donc qu'il ne suffit pas d’imaginer des concepts pour déterminer un fait, qu'il est nécessaire de les confronter au réel, etc. Notamment, ces personnes devraient savoir bien expliquer l'état de ce que l'on sait effectivement, en en précisant bien les limites actuelles ; plutôt que de spéculer sur des questions dont on est de toute façon très loin de savoir les poser en des termes bien définis.
Je me suis un peu éloigné du sujet du billet, mais c'était surtout pour avancer qu'on devrait plus souvent dénoncer publiquement ce genre de situations de chapelles intellectuelles puisque finalement, tout le monde devrait se sentir concerné.
J'ai beau être en sciences humaines, ce n'est pas tellement la jargonnologie sans définition, en elle-même, qui m'interpelle que le fait qu'elle soit relativement déplacée pour un dossier en vue d'un contrat doctoral.
Les écoles doctorales en sciences humaines ont de plus tendance à regrouper (la mienne regroupe : historiens, philologues, ethnologues, géographes et sociologues), précisément, des disciplines très différentes, ce qui veut dire que la plupart des membres du jury d'attribution des bourses n'est pas de la discipline du candidat et, dans le meilleur des cas, en a des souvenirs qui remontent au lycée (soit à vingt ou trente ans de là). Jargonner (on est nécessairement obligé, dans un projet de thèse, d'utiliser les termes et références spécifiques à sa discipline) sans expliquer un minimum, c'est, dès le départ, présenter un problème de partage des savoirs entre disciplines, alors que ce partage est particulièrement riche en sciences humaines et que le milieu universitaire français est déjà suffisamment cloisonné comme ça !
Sans compter qu'un jury qui ne comprend majoritairement pas ce que vous voulez faire est un jury qui ne va pas avoir très envie de vous donner une bourse.
Je note aussi que les "jargonnolisants" sont aussi souvent ceux qui ont le plus de vide intellectuel à cacher. Heureusement, ils n'ont pas encore trouvé le moyen d'empêcher le cerveau de leurs interlocuteurs de se remettre à fonctionner une fois qu'ils ont fermé la bouche.