M. Bruno Le Maire, haut-fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères menant par ailleurs une carrière politique, a proposé que les fonctionnaires ne puissent plus conserver leur poste quand ils sont élus à l'Assemblée nationale. Dans l'état actuel des choses, pour autant que je comprenne le système, les fonctionnaires se retrouvant dans cette situation sont « détachés » dans la position d'élu : ils ne touchent plus la rémunération de leur emploi d'origine, mais conservent des droits à avancement ainsi que la possibilité d'être réintégrés en fin de mandat.

Notons au passage que le détachement est un procédé très utilisé dans la fonction publique, notamment quand un fonctionnaire est amené à occuper un poste par essence temporaire (cela va de cas courants comme les professeurs du second degré qui occupent temporairement un emploi de chercheur dit ATER, au cas des cadres dirigeants nommés pour une durée limitée et/ou révocables sur décision politique).

M. Le Maire évoque la « consanguinité » et l'influence des « grands corps de l'État » principalement pourvus en sortie de l'École nationale d'administration (Inspection des Finances, Cour des Comptes, Conseil d'État et le sien, les Affaires étrangères). Il évoque son cas : s'il reprenait son poste à Paris, il toucherait 8000€ net par mois, et même jusqu'à 22000€ par mois en ambassade.

Au passage, cela veut dire qu'outre un traitement de base confortable, il devrait toucher de grosses primes ou indemnités... (*) Certaines administrations sont bien généreuses ! Par comparaison, 8000€ par mois, dans la recherche publique, c'est (approximativement) une paye de directeur de recherche classe exceptionnelle + prime d'excellence scientifique au taux spécial de 25000€/an, autrement dit le cas des Prix Nobel ou assimilés en fin de carrière.

J'ai l'impression que, comme souvent, on propose une solution à très large spectre pour régler un problème ponctuel. Les fonctionnaires, ce ne sont pas seulement les corps principalement pourvus par l'ENA ; ceux-ci sont même une ultra-minorité. Ce sont aussi les instituteurs, les secrétaires, les agents de recouvrement du Trésor public, bref d'une grande quantité de gens modestes, dont les niveaux de rémunération sont considérablement inférieurs à celui de M. Le Maire. Il serait assez choquant qu'on les prive de pouvoir devenir députés : quel instituteur (pardon, professeur des écoles), qui avec sa paye modeste n'a sans doute pas l'occasion d'accumuler de grosses économies, voudrait devenir député avec la perspective d'être au chômage dans 5 ans ?

En d'autres termes, M. Le Maire devrait se rappeler que dans la fonction publique, il n'y a pas que les hauts fonctionnaires. Peut-être devrait-il aller, par exemple, visiter un collège en ZEP.

Permettez-moi une suggestion bien plus modeste : interdire uniquement aux membres des grands corps pourvus en sortie de l'ENA d'être détachés comme députés ou ministres. Ceci réglerait le problème signalé par M. Le Maire sans pour autant pénaliser les soutiers de la fonction publique.

(*) La paye d'un fonctionnaire se compose d'un traitement, fixé suivant une grille (dépendant du grade et de l'ancienneté), d'éventuelles heures supplémentaires et d'éventuelles primes et indemnités. Tandis que pour l'immense majorité des fonctionnaires, ces dernières sont faibles ou inexistantes (par exemple, un chargé de recherche au CNRS touche une indemnité de « personnel enseignant » de 3€ par mois et une prime semestrielle de 450€), j'ai cru comprendre que dans la haute fonction publique elles peuvent être fort élevées, du même ordre que le traitement.

Je précise au passage que si je prends le cas des chercheurs CNRS, ce n'est pas parce que j'estime qu'ils sont particulièrement à plaindre, c'est juste parce que c'est le cas que je connais le mieux.