La recherche publique est une bureaucratie (certaines grandes entreprises, probablement presque toutes, aussi), avec des règles qu'on nous présente comme très utiles et importantes. Quelques exemples :

  1. Il fut un temps où l'on demandait des « RIBs originaux ». Un PDF dans le mail ou une photocopie, houla non, quelle horreur... mais parfois on acceptait un fax. (Cela fait des années que j'imprime mes RIBs moi-même..)
  2. Quand on part en déplacement, il faut ramener tickets et cartes d'embarquement, et ce même s'ils ont été achetés par l'organisme qui paye la mission et donc qu'on ne demande pas leur remboursement. Enfin, il fallait, car avec les billets électroniques ça n'a plus guère de sens... quant aux cartes d'embarquement, elles sont de nos jours imprimables à volonté. Personne n'a jamais pu m'expliquer l'utilité de cette procédure, car on a de toute façon les factures des dits billets. (Conséquences pratique : il faut stocker les papiers, les confier à une secrétaire qui les colle précautionneusement sur une feuille... et il y a quelques années, on envoyait tout à des bureaux régionaux. Curieusement, c'était sacro-saint avec les billets papier mais superflu maintenant qu'il y a des billets électroniques, comme si la technique imposait le changement de règle.)
  3. Le matériel informatique inventoriable ne peut être détruit ou donné aux œuvres sans l'autorisation d'un service lointain et perpétuellement indisponible. Le matériel en panne (et non réparable, ou dont la réparation ne serait pas rentable) ou très obsolète est donc stocké pendant des années. J'ai vu à Paris une pièce entièrement occupée par du vieux matériel recouvert d'une couche de poussière noire (au prix du m² parisien !).
  4. Pour un déplacement (en jargon administratif, on dit une « mission » ; celui qui part est le « missionnaire », et sur au moins un formulaire j'ai vu un champ pour rentrer sa « position » administrative) en France, il y a un plafond de remboursement de 60€ par nuitée d'hôtel, ce qui est manifestement trop bas pour certaines grandes villes (n'oublions pas que si l'on se déplace, c'est généralement en train donc adios les hôtels pas chers en périphérie ; par ailleurs passer 3 h dans les transports en commun n'est pas un bon usage du temps disponible, car c'est d'autant pris sur le temps disponible pour l'activité pour laquelle on se déplace). Aussi nous permet-on de réserver des hôtels via une agence de voyage, avec plafond de 90€ en province voire plus sur Paris. Problème : les agences ont une furieuse tendance à indiquer des hôtels à 3 km du lieu demandé (alors qu'il existe des hôtels à moins de 90€ au bon endroit), et l'une d'entre elles payait les hôteliers en retard, aussi ceux-ci renâclaient-ils à prendre ses bons de réservation ; enfin il semble que les hôtels facturent plus cher via l'agence que si l'on réserve directement en tant que particulier (!). On m'a montré un cas où l'agence voulait loger à Roissy-Charles de Gaulle une personne qui devait aller à Paris. Question : pourquoi ne pas mettre un plafond de 90€ et basta ? Rappelons également que le chercheur prend en général ses missions sur un budget géré localement à son équipe, donc il n'a pas intérêt à faire des dépenses somptuaires...
  5. Pour les enseignants-chercheurs qui partent en mission à l'étranger, il faut non seulement l'ordre de mission mais aussi une autorisation d'absence à signer par la direction de l'établissement et à demander 6 semaines voire 2 mois à l'avance. (S'agit-il de se prémunir contre le cas d'un enseignant-chercheur qui, sciemment, programmerait ses missions pendant ses enseignements ? Bonjour l'ambiance de confiance...)
  6. De même, pourquoi imposer le passage par une agence (mobilise : une secrétaire qui parle avec l'agence et renvoie ses réponses) pour réserver des trains, dont le prix est de toute façon fixé par la SNCF ? Idem pour les avions : toutes les agences interrogent la même base, apparemment. (Je suppose que c'est parce que sinon tout le monde irait au plus rapide, sur voyages-sncf et Opodo...)
  7. On nous répète que les marchés publics servent à payer moins cher, mais comment dans ce cas expliquer leur existence sur des produits comme le livre, dont le prix est unique (modulo 5% de rabais optionnel) ? Soyons sérieux. (Je suppose que, comme pour les agences de voyages, il s'agit de faire plaisir aux entreprises concernées.)
  8. De nombreux documents exigent la signature du directeur de laboratoire (voire : d'UFR ou du président de l'Université) alors qu'il n'y peut strictement rien. (Exemple : demande de remboursement de l'abonnement de transports en commun. C'est de droit, le directeur ne peut s'y opposer, ce n'est pas pris sur son budget, et on voit mal ce qu'il peut contrôler vu que les seules informations présentes sont également connues des services de ressources humaines à qui ce document est destiné.)
  9. Pourquoi faut-il, pour rembourser des frais par virement à un étranger, lui demander 36 informations (adresse de la banque etc.) alors que le moindre site de banque en ligne permet un virement instantané avec simplement un IBAN ?
  10. Je vous passe le récit des convocations à certaines réunions où le circuit de signatures et validations met en jeu facilement 6 personnes. Bonus spécial quand un document a été envoyé par courrier papier et qu'il faut donc le scanner pour le renvoyer aux services compétents.
  11. Il y a un certain manque de proportionnalité dans le traitement des enjeux. On peut passer un temps considérable à savoir si on a ou non le droit de payer tel ou tel machin relativement bon marché, et d'un autre côté, j'ai chiffré un contrat européen à coup de feuille de tableur avec une aide administrative assez faible (et hop, on bouge 25000€ entre deux lignes...).

Chacun de ces points peut paraître anecdotique et même mesquin, mais leur accumulation implique non seulement des lenteurs dans le travail de recherche, mais aussi l'emploi de nombreux personnels administratifs (*) — or, nous sommes en période de rigueur, et dans certaines institutions de recherche les coûts salariaux représentent 80% du budget... Il serait donc bon de se demander à quoi ces procédures servent !

Une fois évoqués les problèmes triviaux, nous pourrions ensuite passer aux choses plus délicates, par exemple le cas des stagiaires auxquels la loi nous fait obligation de verser une gratification... mais celle-ci ne pourrait être imputée comme du personnel car le stagiaire n'est pas du personnel ; ou encore le recrutement de contractuels, dont les règles demandent au moins un master en droit du travail + en droit public + des arrachages de cheveux (saviez-vous que certaines universités ne cotisent pas aux ASSEDIC mais versent directement les allocations chômage, et que donc celles-ci prennent un pourcentage sur certains contrats de travail pour financer une caisse de chômage, sauf que ces frais ne sont pas imputables sur les contrats européens, alors que les ASSEDIC si ?). Nous pourrions également évoquer les demandes de financement avec moult « workpackages », « délivrables », diagrammes de Gantt et accords de consortium, bref, une gestion de projet industriel avec un produit final alors qu'on a affaire à de la recherche scientifique, avec les aléas que cela suppose (on peut même s'amuser avec les annexes financières, notamment quand le découpage en catégories et en périodes change entre le document de soumission et le document final).

Ce que je trouve amusant, c'est comment certains points sacro-saints (vous comprenez sinon quelle horreur il pourrait y avoir des dérapages !) disparaissent parfois. Par exemple, naguère, toute commande devait passer par divers services, avec demande de devis, rédaction d'un bon de commande, réception de facture, paiement par virement (donc facilement 4 personnes). Paiement par carte bancaire ? Mon bon monsieur vous êtes inconscient, d'ailleurs quels fournisseurs acceptent la carte bancaire ? (à peu près tous les organisateurs de colloques et tous les fournisseurs de « littérature grise », madame) Puis finalement certains établissements ont distribué des cartes bancaires à des responsables et le ciel n'est tombé sur la tête de personne (après une période assez curieuse où des cartes avaient été confiées à des services administratifs dont les employés n'avaient pas accès aux courrier électronique et ne parlaient pas anglais, mais étaient cependant chargés de passer des commandes à l'étranger).

Les procédures considèrent tout le monde comme un fraudeur en puissance et multiplient donc les précautions a priori. Mais, me dira-t-on, le fait d'être chercheur à bac+8 n'exclut pas la malhonnêteté ! Pourtant, il serait aisé, en cas de contrôle et de fraude, d'appliquer des sanctions administratives ou des retenues sur salaire : un professeur des universités n'a aucun avantage à laisser son poste et disparaître dans la clandestinité...

Je suis sûr que chacune de ces procédures partait d'un bon sentiment : éviter que des fonctionnaires ne se gobergent en hôtel de luxe aux frais du contribuable, éviter qu'ils n'attribuent leurs commandes à leur copains, etc. Reste qu'on combat parfois un problème minoritaire avec un remède pire que le mal, car, chaque service voulant se protéger et « ouvrir le parapluie », chaque obligation nouvelle se traduit par une avalanche de mesures.

J'avoue ainsi mon scepticisme quant à une suggestion récente (de l'Académie des Sciences et de l'AERES, si je ne m'abuse) que les soumissions de projet ANR soient validées par les établissements gestionnaires. L'intention est louable : ces établissements devront aligner des ressources pour gérer ces projets, il serait normal qu'ils donnent leur accord. Mais réfléchissons à ce que cela voudrait dire en pratique... ça risque de se traduire par « chaque projet devra être signé par la présidence de l'établissement ou une poignée de personnes ayant délégation ». Vu que les projets sont souvent rédigés et soumis dans un emploi du temps très tendu, c'est sans doute une mauvaise idée !

Essayons de faire des choses simples. Ne mettons pas en place des procédures où il faut faire intervenir 4 personnes pour ce qui pourrait être traité par 1 ou 2. Ayons un peu de bon sens. Regardons ce qui se fait quotidiennement ailleurs. Faisons un peu confiance aux gens au lieu de les traiter comme des escrocs et/ou des grands inconscients.

(La dernière fois que j'ai râlé sur les procédures sur ce blog, un quidam est venu m'expliquer que non les choses fonctionnaient bien et que je n'avais qu'à suivre une formation en droit public et en procédures de marchés... On croit rêver.)

PS Je sens poindre l'objection que je suis un nanti qui se plaint de pas grand chose, et que dans d'autres administrations la situation est pire, que les gens se cotisent pour acheter des ampoules électriques, etc. Une différence notable est que la recherche est en concurrence mondiale. Dans certaines disciplines, dont l'informatique, il est très difficile d'attirer en France les bons candidats (et même d'inciter les français à rester en France) notamment parce que nous avons une réputation exécrable de bureaucratie inefficace, tatillonne, mesquine et discourtoise.

(*) Au CNRS, si je ne me trompe pas dans les décomptes au vu du bilan social, il y a environ 4700 administratifs pour 11000 chercheurs. C'est un peu difficile à évaluer car la plupart des laboratoires CNRS sont des unités mixtes avec des universités, où il peut y avoir une majorité de CNRS parmi les administratifs tandis que les chercheurs CNRS sont une minorité (majorité d'enseignants-chercheurs universitaires).