Mes lecteurs connaissent ma position sur les lois DADVSI et HADOPI. Loin de la caricature de ceux qui réclament le « tout gratuit » ou qui expliquent que les artistes devraient vivre exclusivement de concerts et ne plus toucher de droits sur la musique diffusée, je me suis contenté de remarques qui me semblent plutôt de bon sens :

  1. Avant de réclamer des lois visant à assurer la continuité de son modèle économique actuel (modèle finalement assez récent dans l'histoire culturelle occidentale), qu'elles soient répressives ou qu'elles instaurent des subventions ou des quotas, les industries du divertissement et de la culture feraient bien de clarifier leurs coûts. En effet, elles mettent sans cesse en avant les « artistes » et les « auteurs », mais quand on se documente un peu, on a l'impression qu'artistes et auteurs, à moins d'être très connus, sont très mal payés dans le système actuel, alors que les cadres dirigeants de certaines sociétés chargées de répartir l'argent sont très bien payés... Peut-être s'agit-il simplement d'un défaut de communication, mais en tout cas, un peu de transparence me paraît un préliminaire nécessaire à toute revendication. (Nous n'avons toujours pas cette information, alors qu'on évoquait la mise en place d'un Centre national de la musique financé par le contribuable...)
  2. Il serait également bon de s'assurer, avant d'adopter une loi ayant une composante technique, que celle-ci n'ait pas d'impact sur d'autres secteurs, éventuellement aussi fragiles que les dites industries de la culture et du divertissement. Par exemple, le blindage juridique des « mesures techniques de protection » (DRM) pouvait aboutir à interdire la réalisation de logiciels libres lisant les contenus (audio, vidéo, mais maintenant livres, BD...) ainsi protégés, et même à renforcer des monopoles dans ces domaines. Il ne me paraissait d'ailleurs pas dans l'intérêt des artistes et auteurs qu'ils soient alors à la merci des grandes entreprises internationales du logiciel et du matériel qui produisent les dits systèmes de DRM : tous ces artistes qui se plaignent des « majors » de la musique sentiront bien qu'à côté d'Apple ou de Sony, il s'agit de petits anges.
  3. Au sujet des DRM : ceux-ci causeront des problèmes incessants de compatibilité, d'où mécontentement des consommateurs, et ce d'autant plus que les vendeurs de contenus seront incapables de fournir le support technique nécessaire : les vendeurs de logiciels utilisant des DRM doivent typiquement mettre en place une hot-line, ce qu'ils peuvent se permettre en raison du prix de leur produits... on ne fera pas cela pour des chansons à 1,50€ !. (On a depuis, me semble-t-il, abandonné les DRM sur l'audio, trop pénibles.)
  4. Punir le défaut de sécurisation de la connexion Internet, c'est probablement punir l'ignorant qui ne sait pas (re)mettre un mot de passe sur sa connexion WiFi, dont le PC a été bricolé par le petit cousin, etc., et non le pirate chevronné qui sait se tenir au courant des nouveautés et notamment de ce qui est ou non contrôlé par la HADOPI. (Évidemment, avec la surveillance du p2p, les gens sont passés au direct download type MegaUpload, ou au « streaming ».)

Enfin, j'ironisais sur les prétentions des industriels à mettre en avant la culture, alors que l'essentiel de ce qui est diffusé (du moins en ventes) relève du divertissement ; j'ai notamment à plusieurs reprises expliqué qu'HADOPI protégerait en premier lieu le dernier Rihanna. De ce point de vue, je préfère la franchise de la langue anglaise, où l'on parle volontiers d'entertainment...

Schadenfreude, comme disent les américains. La première condamnation pour défaut de sécurisation de connexion Internet est justement un internaute ignorant, les téléchargements illicites étant réalisés par son épouse avec qui il était en instance de divorce (qu'on lui reproche donc de n'avoir pu contrôler ; je vous laisse imaginer la réaction, justifiée, des féministes si les maris contrôlaient l'accès Internet de leur épouse...) ; et les œuvres illicitement téléchargées étaient justement de Rihanna.

À ce point, que puis-je faire, que puis-je dire, à part « je vous l'avais bien dit » ? (et comme me le fait remarquer un collègue, il n'y avait pas besoin d'un grand clerc pour cela)