Avant toute chose, j'aimerais que ceux qui commentent sur ce genre de sujets se renseignent sur ce en quoi consiste la recherche scientifique moderne, et qu'ils lisent un petit ouvrage appelé la Bulle Universitaire, par Libero Zuppiroli.

Ayant été invité dans diverses universités étrangères, je crois pouvoir fournir des éléments expliquant largement les mauvais classements français :

  1. Les classements type « Shangai » font la part belle à la science bling-bling, qui n'a à peu près aucun rapport avec la qualité des formations dispensées. Vous n'imaginez tout de même pas qu'un prix Nobel ou Turing, ou un médaillé Fields, recruté dans une université américaine ou suisse à 4 fois la paye qu'il pourrait espérer en France, va aller enseigner aux étudiants de base ? Bien sûr que non, les enseignements pour ceux-ci sont souvent assurés par de jeunes doctorants inexpérimentés !

  2. Les universités françaises sont largement sous-financées par rapport aux grandes universités étrangères auxquelles on les compare. Leurs campus sont, dans l'ensemble, des taudis en comparaison.

  3. L'université française fait partie de la fonction publique d'État et en reprend la bureaucratie tatillonne, brouillonne et dépassée par les événements. Les procédures sont confuses, et souvent exagérément lourdes, chaque échelon rajoutant ses propres règles et ses propres archives afin de se « couvrir » ; des bureaucrates sont en pouvoir de tout bloquer par leur simple inaction. L'informatisation est souvent à la fois source de rigidités et de dysfonctionnements.

  4. Une partie (minoritaire, mais non négligeable) des personnels techniques et administratifs sont incompétents pour les fonctions qu'ils assurent, cela étant en partie dû à des critères de recrutement inadaptés (par exemple, personnels ne parlant pas anglais dans des services devant traiter d'affaires internationales). Il est difficile, voire impossible, tant de promouvoir les personnels compétents et travailleurs que de sanctionner les tire-au-flanc. Il est d'ailleurs curieux que les gouvernements successifs aient toujours voulu réformer l'université en ajustant les statuts et le recrutement des chercheurs et enseignants-chercheurs, et jamais en réexaminant la gestion des personnels administratifs et techniques.

  5. En raison des deux points précédents, diverses tâches qui, dans d'autres contextes, seraient assumées par des personnels de soutien ou de support, sont assurées par des enseignants-chercheurs, qui, de plus, doivent sans cesse batailler pour que les choses soient faites en temps et en heure, perdant tant leur temps que leur énergie.

  6. Les classements internationaux type Shangai considèrent qu'une bonne université est une université qui attire enseignants et étudiants étrangers. En France, nous avons la loi Toubon qui impose (en théorie) l'usage du français, et une bureaucratie hostile à ce qui vient de l'étranger, quand nous n'avons pas en plus la volonté de renvoyer les étudiants étrangers chez eux. Il s'ensuit une politique incohérente, où d'un côté on recrute des étudiants étrangers qui ne parlent ni français ni anglais et n'ont pas les prérequis, de l'autre on veut renvoyer des scientifiques de haut niveau formés aux frais de la France.

  7. Si la durée annuelle d'enseignement nominale d'un enseignant-chercheur (192 heures de travaux dirigés) peut paraître faible, il faut bien comprendre qu'elle n'inclut ni la préparation des cours, ni la rédaction de supports (« polycopiés »), ni la correction d'examen, ni la majeure partie de la gestion de l'enseignement. En raison des désorganisations et dysfonctionnements décrits plus haut, cette gestion peut largement consommer l'énergie des enseignants-chercheurs, notamment en raison des interruptions et aléas qu'elle impose. Il est difficile d'être efficace en recherche quand on doit gérer des problèmes d'étudiants convoqués aux mauvaises dates, de matériels pas mis en place ou mal configurés, etc.

  8. Les grandes universités étrangères auxquelles on compare les universités françaises peuvent sélectionner leurs étudiants (cas des américaines), recrutent sur un diplôme de lycée plus sélectif que le baccalauréat français (cas des écoles polytechniques fédérales suisses), et peuvent éventuellement rejeter des étudiants insuffisants. Le système universitaire français fonctionne de telle façon qu'entre rattrapages divers et possibilités d'appel, il est assez difficile de rater son diplôme, même si on n'a pas les compétences que celui-ci est censé sanctionner ; il semble que les pouvoirs publics considère l'université comme une garderie pour jeunes adultes. Les effectifs élevés de certaines filières engendrent des charges élevées d'enseignement.

  9. Une partie importante de la recherche française se déroule au sein d'institutions de recherche (CNRS, INRIA, etc.) dont les chercheurs ne sont pas comptés dans les classements internationaux type Shangai, même quand leur équipe est hébergée dans une université. Ainsi, à ma connaissance, mes travaux ne sont pas comptés au profit de l'Université Joseph Fourier, qui héberge mon laboratoire.

  10. Nous avons en France la manie de la confusion terminologique et de la superposition des structures, souvent répertoriées sous des acronymes abscons et dont on change le nom tous les 10 ans. Tandis qu'un scientifique étranger se présentera comme venant, par exemple, de l'Université Stanford, un français se présentera comme (cas vu) « Université Denis Diderot, Paris 7 / INRIA / Paris Sorbonne » (je ne me rappelle plus de l'expression exacte, mais c'était long comme le bras).

  11. On a cru intelligent d'importer en France la gestion par projets à l'américaine (les scientifiques demandent l'essentiel de leurs crédits à des agences gouvernementales). Le résultat a été la création de nouvelles bureaucraties et procédures bureaucratiques, très coûteuses en temps d'une part pour les chercheurs et enseignants-chercheurs d'autre part pour les personnels administratifs, sans pour autant aligner des moyens à l'américaine !

Voilà. Si nous voulons réellement monter dans ces fameux classements internationaux (ce qui n'est pas évident, voir la Bulle Universitaire), il me semble qu'il faut agir sur les points ci-dessus, au lieu de multiplier les restructurations incompréhensibles et les réformes du statut des enseignants-chercheurs. Là, on reproche à l'université française de ne pas être championne de tennis alors qu'on lui a lié une main dans le dos...