On s'est scandalisé de ce que Cécile Duflot, interrogée sur la position au sujet des drogues du parti qu'elle dirige encore temporairement, ait exprimé celle-ci.

Il y a en France — mais pas seulement, le problème existe dans la plupart des pays occidentaux — le refus d'un débat démocratique sur la question des drogues. Qu'on se hasarde à critiquer les politiques actuellement menées , et on est immédiatement taxé d'« angélisme », accusé de donner un « mauvais signal » et n'avoir que faire de la « morale ».

Une petite rétrospective historique. De 1919 à 1933, les États-Unis d'Amérique ont prohibé l'alcool, au nom de la morale chrétienne ou encore de la protection des femmes et des enfants contre les maris alcooliques qui dépensent l'argent du ménage au bar, une décision qualifiée de « noble expérimentation ». J'ignore si cet objectif de protection des familles a été rempli, mais en revanche il est clair qu'il y a eu des effets secondaires, notamment le développement d'un trafic à grande échelle pour ces produits prohibés consommés par une partie importante de la population. Qui dit trafic illicite dit, d'une part, des produits frelatés et dangereux pour les consommateurs, d'autre part, des luttes d'influence entre trafiquants. De fait, la prohibition a suscité le développement de la mafia et du gangstérisme. Pour lutter contre cette criminalité organisée, les autorités ont dû mettre en place des forces de police conséquentes, d'où d'ailleurs l'expansion des activités policières du gouvernement fédéral (services ancêtres des actuels FBI et BATF), bien entendu à des coûts considérables (prisons de haute sécurité telle qu'Alcatraz, procédures judiciaires, etc.). On a finalement abandonné la prohibition en raison de ses coûts, mais la mafia s'est vite rabattue sur d'autres drogues illicites.

Le parallèle avec la société française actuelle est évident. Certes, on ne se tue pas en France à la mitraillette comme on le faisait dans le Chicago d'Al Capone — du moins pas encore — mais il est manifeste que la délinquance liée à la drogue déstructure des familles, des quartiers, et coûte considérablement à la collectivité (police, justice, prisons). Rappelons que nous sommes dans une période de récession et que nous devrons prochainement faire des choix budgétaires déchirants ! Enfin, comment ne pas évoquer les risques encourus par les citoyens ordinaires qui peuvent se retrouver pris dans des querelles de gangs ?

La guerre menée en Occident contre les drogues a également des conséquences néfastes dans d'autres pays. En Colombie, les cartels de la drogue contrôlent une partie du territoire et corrompent la classe politique; la drogue pose également des problèmes en Colombie et au Pérou. Nous pourrions bien sûr évoquer l'Afghanistan et le financement du terrorisme par le trafic de drogue. Enfin, comment ne pas parler de la guerre civile qui ne dit pas son nom dans le nord du Mexique, pays qui a la malchance d'être sur la route de l'importatiion illicite de drogue aux États-Unis ?

L'angélisme, il me semble, consiste à ne pas mesurer sincèrement les conséquences néfastes des politiques publiques engagées, que ce soit chez nous ou dans des pays plus pauvres. L'immoralité, c'est justement de refuser la responsabilité des politiques engagées.

Il est donc plus que temps que nous débattions franchement des problèmes politiques, au lieu de parler de « morale » et de « signaux », qui signent plutôt le vide de la réflexion.