Qu'est-ce que l'« opinion publique » ?
Par David Monniaux le mardi, juin 19 2012, 08:06 - (Mal)journalisme - Lien permanent
Je lis dans le Washington Post :
While deficits and debt were little dealt with, public attention focused heavily on a made-in-France contest between rival Socialists in La Rochelle that unfurled more like a soap opera than a political campaign.
Il n'est pas faux que cette campagne a plus porté sur des anecdotes (le tweet de Mme Trierweiler, la rivalité Le Pen — Mélenchon avec ses tracts douteux, etc.) que sur les enjeux de fond. Toutefois, s'agit-il ici de l'« opinion publique » (celle des millions de citoyens)... ou plutôt de ce dont une minorité de journalistes politiques a décidé de traiter ?
Le Washington Post a la myopie des élites : croire que l'opinion publique se réduit à ce dont le microcosme discute.
Commentaires
D'un point de vue d'historien, l'émergence de la notion d'opinion publique se fait au 17ème siècle. Et elle renvoie aux débats situés dans les cercles intellectuels et chez ceux qui ont les moyens de diffuser de l'information à grande échelle (lettres, presse etc.)
L'opinion publique a toujours été quelque chose relevant d'un microcosme, mais un microcosme qui pèse sur l'ensemble de la société.
@Maïeul : fascinant ! Est-ce que tu aurais de la bibliographie à conseiller sur le sujet ?
Il y a le texte classique de Bourdieu sur le sujet : http://www.homme-moderne.org/societ...
@rama : j'ai étudié cela il y a un certain temps, en vitesse, lors des cours sur la révolution française. Pas sûr de ne pas faire quelques approximations
Tu a l'article de Mona Ouzouf http://www.persee.fr/web/revues/hom... qui parle des groupes porteurs de l'opinion publique.
Pour une étude allant un peu à contre courant, exposant la question de l'opinion du peuple, il y a le livre d'Arlette Farge "Dire et Mal dire : l'opinion publique au au18ème s."
Il y a là sous jacent un débat théorique d'historien : quand on utilise une notion, faut-il l'utiliser selon le sens de l'époque où on l'étudie (et au 18ème s., l'opinion publique est comprise comme une opinion d'intellectuel) ou bien selon l'usage contemporain (et A. Farge soutient qu'il y a une opinion publique du peuple)
Je me permets d'ajouter deux choses à la discussion:
Sur l'opinion publique et sur l'espace publique au sens large (la "publicité", littéralement), il y a le texte fondateur d'Habermas, "L'espace public" (1962, 1978 pour la traduction), critiqué par A. Farge puisqu'il se concentre sur la sphère publique bourgeoise.
Pour la question des concepts, j'imagine qu'être médiéviste oblige à une solution pragmatique : il faut bien qu'on importe du concept pour comprendre une société qui dit les choses autrement - et ce n'est pas parce qu'on ne dit pas, ou autrement, que ça n'existe pas. Pour l'espace public d'avant la modernité et l'apport ou non du concept de "sphère publique", il y a un recueil d'articles dirigé par P. Boucheron et N. Offenstadt: http://www.nonfiction.fr/article-53...
@Morwenna dans le cas précis de l'opinion publique, la question est de savoir si l'opinion publique est pris en compte par les détenteurs du pouvoir (état, parlement ou pas) en tant que telle, en faisant explicitement référence à elle.
L'immortel Coluche avait tres bien resume tout ca avec son celebre "dans les milieux autorises, on s'autorise a penser"...
allez zou: http://www.youtube.com/watch?v=eExH...
Pour l'edification des jeunes, qui risquent de ne pas connaitre :(
Je te trouve bien aimable de traiter les journalistes politiques d'elite...
@Couard: Tout dépend de la définition que l'on prend de ce terme, mais à mon avis i) ils croient en cette classification ii) ils ont un pouvoir d'influence qui justifie cette qualification, même si ce pouvoir est contesté.
C'est donc bien que son existence est admise par les historiens? Merci pour la précision, je connais mal cette question pour l'histoire moderne et je n'ai pas relu l'article d'A. Farge...