Représentativité des élus
Par David Monniaux le dimanche, juin 17 2012, 23:04 - Société - Lien permanent
Je lis, j'entends assez souvent la plainte suivante : l'Assemblée nationale n'est pas à l'image du pays ; elle surreprésente les hommes blancs, les catégories socioprofessionnelles supérieures, certains métiers, etc. Bref, sa composition sociale, sexuelle et ethnique (faute de meilleur terme) ne reflète pas celle de la population. Certains s'interrogent donc sur les systèmes permettant de corriger cet état de fait, et notamment sur la modeste efficacité de la loi sur la parité.
Il me semble, malheureusement, qu'il est inévitable qu'une assemblée élue (et non tirée au sort parmi la population) ne soit pas représentative au sens évoqué plus haut. Pour se faire élire, il faut être soutenu par un parti politique, ou du moins avoir des relations locales suffisantes (cas des « dissidents ») ; il me semble que jamais un simple citoyen, ni affilié ni soutenu par un parti, n'est élu. Faire carrière dans un parti politique suppose d'avoir un métier et une vie de famille compatibles avec le militantisme, et une tournure d'esprit tournée vers la promotion de sa propre personne (coller des affiches et tracter sur les marchés, cela va un temps, mais ensuite il faut passer aux choses sérieuses). Prenons le cas d'une femme de ménage avec enfants, dont le mari travaille au noir dans le bâtiment. Par quel miracle aurait-elle la possibilité de faire carrière dans la politique ? Quel temps pourrait-elle consacrer à cette activité ?
Il est donc évident que les candidats investis par les partis ne sont pas représentatifs de la population en général !
Question subsidiaire : n'est-il pas curieux, quand on s'attaque au sexisme, c'est-à-dire à l'évaluation d'une personne en raison de son sexe et non de ses autres caractéristiques et qualités, d'expliquer que « les femmes » seront mieux représentées si une énarque CSP+ carriériste est élue ? Celle-ci connaît-elle vraiment la vie de la française moyenne ?
Commentaires
Il est crédible, par ailleurs, que le mode de scrutin des législatives amplifie l'effet que tu décris.
Je serais prête à parier que même avec une assemblée tirée au sort, une proportion significative de ceux qui pleurent sur la représentativité continueront, en arguant que la réalisation n'a pas exactement les mêmes proportions dans telle catégorie que la distribution (et d'agiter une calculette collège avec 8 chiffres dans le résultat).
(dans la même veine que les images avec un tas de points choisis uniformément dans un carré, et le même nombre de points en diminuant la probabilité qu'un nouveau point soit proche des précédents)
Et si on essaye de corriger ensuite cette critique, par exemple avec une méthode des quotas, on arrive à un système opaque pour le citoyen médian, et il y aura à un nouveau des gens pour pleurer qu'il y a un complot là dessous pour biaiser la représentativité ou favoriser je-ne-sais-qui. Ou simplement ajouter une nouvelle catégorie pas (encore ?) comptée dans les quotas.
Ne jamais sous-estimer la créativité de ceux qui *veulent* pleurer.
Au sujet de la question subsidiaire : c'est un des rares sujets sur lesquels je pense qu'Alain Soral apporte une analyse pertinente. Il utilise la grille de lecture de la lutte des classes pour fustiger les réflexes communautaristes qui s'expriment lorsque des CSP- se félicitent de la réussite de tel ou tel individu parce qu'il est femme, homosexuel, maghrébin, etc. alors même que c'est une victoire de la bourgeoisie et non de ces CSP-.
Je ne suis pas dupe : il a une idée derrière la tête lorsqu'il conduit cette analyse et il part bien rapidement en vrille et propose des solutions qui favorisent un autre communautarisme (celui basé sur la nationalité) plutôt que de pousser la logique jusqu'au bout et de défendre une internationale ouvrière. Mais l'analyse a le mérite de pas être complètement à côté de la plaque.
Une des raisons principales de vouloir représenter "les femmes" (homosexuels, maghrébins) est l'effet de stéréotype. Une femme concevra la politique comme une carrière plus accessible si elle connaît des modèles féminins dans ce domaine, même si elle en diffère par d'autres critères. C'est encore plus vrai si elle s'indentifie fortement aux autres femmes mais pas spécialement à d'autres personnes de sa CSP ou de son niveau d'études.
Voir par exemple les études sur l'effet de stéréotype racial aux États-Unis, ou les techniques pour faire participer le public féminin dans les conventions de développeurs.
@Leopold: Donc, ce n'est pas tant que l'assemblée représenterait ainsi mieux la population au sens de « prendrait des décisions plus conformes à ses intérêts », c'est que ses membres servent en quelque sorte de modèles d'identification ? Un peu comme montrer plus de chercheurs femmes pourrait inciter des vocations ?
Oui, c'est bien ce que j'ai dit. Il y a des contre-exemples où les représentants partagent effectivement les intérêts (par exemple, vivre en zone urbaine ou rurale) mais ces cas me semblent moins courants ou moins mis en avant.