We want your money
Par David Monniaux le mercredi, juin 13 2012, 06:38 - Recherche scientifique - Lien permanent
On dit souvent que les scientifiques sont de doux rêveurs irréalistes. Ceux qui disent cela n'ont jamais vu un scientifique demander du financement...
D'un biologiste soviétique/russe, Eduard Kolchinsky :
« Scientists want to satisfy their own curiosity. They need money for their research so they look for funding. How they get it depends on the government and the ways that public money is channeled. So this issue about collaboration with a regime, it’s ultimately not about scientists. It’s about the way public money functions and the interests of government in a particular historical circumstance.
Scientists are remarkably cunning. For example, in the United States during the Cold War era, money went into defense research and scientists were very skillful in using this language to receive grants. Everyone wanted to get something from the huge allocation of resources that was going towards defense. Scientists are cynicists and science is a deeply cynical enterprise. The ultimate thing that scientists want is to satisfy their own curiosity. Of course, later on they will use nice words to explain that it serves the public interest or that it will solve problems that plague all of humankind. »
Ayant vu des scientifiques américains obtenir un financement de la défense (DARPA) pour étudier des procédures de décision pour des ensembles semialgébriques servant à étudier des équations différentielles polynomiales pouvant servir à modéliser des concentrations chimiques dans le processus de sporulation d'une bactérie qui ressemblerait au bacille du charbon, je ne peux qu'approuver : le scientifique n'hésitera pas à prendre l'argent là où il est (chez les militaires ou la finance, par exemple) pour faire ce qui l'intéresse.
Commentaires
"le scientifique n'hésitera pas à prendre l'argent là où il est (chez les militaire ou la finance, par exemple) pour faire ce qui l'intéresse"
Sauf Grothendieck
Un entretien intéressant d'Alain Connes avec Khosrovshahi qui explique que pour lui le meilleur système de recherche est celui qui n'est pas perverti par l'argent.
Interview disponible, à partir de la page 24 pour la comparaison sur les systèmes de recherche : http://www.freewebs.com/cvdegosson/...
Je trouve néanmoins que Alain Connes a tendance à considérer uniquement les mathématiques, "a science where experiments are very cheap".
Je me rappelle d'une équipe de recherche qui travaillait sur les cellules qui construisent le tissu osseux et celles qui le détruisent, avec des applications tellement directes dans le traitement de l'ostéoporose qu'il y avait des partenariats industriels avec NDA et tout le bazar.
Mais pour une raison étrange, malgré sa prévalence l'ostéoporose ne rapporte guère de financement dans nos contrées. Des fonds étaient donc demandés à l'ARC, en arguant que les deux types de cellules évoqués viennent des mêmes cellules souche que les cellules du sang, et qu'en particulier un déscendant direct (donc un type de cellules soeurs des cellules étudiés) provoque un lymphôme très grave quand il tourne mal.
Je n'y suis pas restée assez longtemps pour connaître le résultat, mais c'est ce qui a achevé de me convaincre que les scientifiques aussi jouent le système.
>le scientifique n'hésitera pas à prendre l'argent là où il est
Comme tout le monde, les autres possibilités étant
1/ prendre l’argent là où il n’est pas
2/ ne pas prendre l’argent, où qu’il soit
Je ne connais pas le cas personnel de M. Grothendieck.
@Ingénieur Wolff
Un beau portrait qu'on peut lire à partir de "l'équation politique" pour le passage sur les crédits militaires
La situation américaine est un peu particulière. Il y a une hostilité idéologique à la dépense publique, notamment du côté Républicain (voir par exemple cette proposition républicaine que les citoyens évaluent les demandes de financement auprès de la National science foundation, apparemment en résumant des projets d'une façon trompeuse ; voir aussi comment l'on se moque en France de recherches sur la cassure et la fracturation parce qu'elles utilisent des spaghettis comme matériel expérimental), sans parler d'un certain parti-pris idéologique contre les recherches dont les résultats contredisent des politiques publiques (par exemple, sur l'écologie dans des zones que l'on aimerait consacrer à l'exploitation pétrolière) ou des croyances religieuses (théorie de l'évolution). Enfin, il y a un certain discours populiste de critique des « crânes d'œufs » non représentatifs de la population américaine (le scientifique moyen a beaucoup plus de probabilité d'être athée et de l'avouer).
Il est donc commode de faire passer une bonne partie du financement de la recherche, y compris fondamentale, par les militaires (DARPA mais aussi d'autres organismes), la droite faisant généralement une exception à ses principes d'hostilité à la dépense publique dès que cette dépense est réputée être pour la défense de la patrie.
Globalement, quand on embauche des chercheurs, on leur donne une alternative entre faire leur travail et partir faire un autre boulot. Ceux qui restent (la large majorité je suppose, pour plein de raisons) ont besoin d'argent pour faire leur travail, et l'allocation des fonds disponible est souvent… hum… pas complétement optimale.
Du coup, les chercheurs trouvent des astuces pour faire le travail pour lequel, au fond, ils sont payés. Ce n'est pas très différent des autres corps de métiers, mais peut-être quantitativement plus marqué dans la recherche (je n'en sais rien, en vérité, c'est purement spéculatif).
Le soucis immédiat que je vois dans ce genre de stratégie, outre l'effet Joule (beaucoup d'énergie est dissipée en chaleur à cause de la résistance bureaucratique), c'est qu'on conçoit un système qui sélectionne les chercheurs sur un certain cynisme et une capacité à naviguer des systèmes de financement opaques. Et ce n'est proablement pas corrélé à leur capacité à produire de la bonne recherche (il n'y a pas de raison a priori pour que ce soit corrélé négativement non plus). Du coup, ça produit a priori une population de chercheur sous-optimale.
@Arnaud
C'est plutôt de l'"évolution spontanée", en tout cas en France: a priori, un jeune chercheur sorti de ses expériences de thèse et de post-doc n'a qu'assez peu participé aux recherches de financements (il y a des exceptions, surtout chez les post-docs "seniors" et/ou ceux qui ont un peu voyagé dans des pays où on demande assez vite de faire ce genre de choses). Cela dit, assez vite on se rend compte que l'argent ne tombe pas du ciel, sauf là aussi exceptions (labos assez richement dotés, il en reste dans quelques grandes écoles, ou tenus par un grand ponte par exemple)....
Je n'ai jamais vu quelqu'un recruter MCF ou CR parce qu'il maîtrise la demande de financement (Prof ou DR, peut-être, mais pas chez les jeunes).
@kuk
En effet, mais cette personne n’est pas comme tout le monde, n’est-ce pas. Mon propos est plutôt qu’il n’y a pas que les scientifiques qui convoitent l’argent « quel qu’il soit ». C’est assez universel, et je ne vois pas dans le billet de David de quoi penser que le corps des scientifiques y serait plus enclin que d’autres.
Du reste l’effet de sélection sous-optimale mentionné par Arnaud Spiwack a une portée bien plus large que le seul registre de la recherche (au hasard, et pour rester dans l’argent public, on peut penser à certaines attributions de marchés devenues fameuses).
@mixlamalice:
Évidemment pour les jeunes chercheurs, la sélection ne se fait pas explicitement sur ce genre de critère. Néanmoins, il y a des défection : des gens qui partent en détachement dans l'industrie, d'autre qui se font embaucher par des banques et des assurances. Quand je dis qu'un système sélectionne un certain profile, ce que j'ai en tête n'est pas les barrières explicites mises au recrutement (ou à l'avancement), mais le fait de favoriser certains profils plutôt que d'autre par son fonctionnement, les profils défavorisés n'accèderont pas aux postes de prestige et de responsabilité, et aussi auront une certaine tendance à partir en cours de route.
C'est pour cela que je défends l'enseignement de la rhétorique aux scientifiques. Cela fait pleinement partie des outils qu'il faut savoir maîtriser pour faire de la science de qualité aujourd'hui...
@Couard: Il faut leur apprendre à avoir du SOUFFLE et de la VISION.
"Un entretien intéressant d'Alain Connes avec Khosrovshahi qui explique que pour lui le meilleur système de recherche est celui qui n'est pas perverti par l'argent."
Ce n'est pas parce qu'on est un matheux d'exception qu'on a un avis très éclairé sur les modes de financement.
Surtout un matheux...un physicien expérimentaliste je ne dis pas...mais les maths ne nécessitent pas de crédits *lourds* à ce que je sache.
Gare à l'effet "prix nobel" : un prix nobel n'est pas la bonne peronne qq le sujet (et ca s'applique aussi aux gens qui ne l'auront jamais car leur discipline n'est pas sur la liste ;))
@Xavier : J'aurais dû étayer un peu plus mes propos : je suis d'accord avec toi. Je disais plutôt que le point de vue était intéressant dans le sens où il est assez différent des autres avis et que Monsieur Connes semble très tranché sur le sujet.
Les mathématiques sont effectivement une discipline qui nécessite peu de moyens : un salaire, un bureau et des stylos !
>>"le scientifique n'hésitera pas à prendre l'argent là où il est (chez les militaires ou la finance, par exemple) pour faire ce qui l'intéresse."
Le scientifique fait ce qui l'intéresse...Ceci suppose que l'étincelle de la curiosité soit toujours présente chez lui, ce qui n'est parfois même plus le cas ! Attitude résumable ainsi : "Le scientifique prendra l'argent là où il est, pour faire au fond ce qui ne l'intéresse plus vraiment, mais qui au moins reste dans la moyenne de ce qu'on attend de lui".
Au delà du scientifique pragmatique qui pond des rapports avec des mots-clefs sexys pour séduire l'administrateur, on peut en effet s'attarder sur une autre attitude cynique : celle du scientifique qui au fond n'en a plus rien à foutre de son objet d'étude, et qui considère sa carrière (ou son équipe/labo/institut, pour un responsable) comme une simple boutique "à faire tourner". Publier pour être bien noté à la prochaine évaluation et rester un minimum compétitif, publier pour faire rentrer l'argent et embaucher des postdocs.
Lors d'une réunion d'équipe, alors stagiaire dans un labo fort réputé, j'écoutais gentiment les discussions autour des derniers résultats d'un thésard. J'avais été interloqué d'entendre le boss (un "ponte" dans son domaine) dire abruptement qu'il s'en foutait de savoir *exactement* comment fonctionnait cette protéine dont il était question. Pour lui, ce qui se passait *réellement* dans cette cellule était une perte de temps, et il fallait à tout prix se contenter sur "l'histoire" du papier en cours d'écriture (qu'il fallait forcément publier avant l'équipe concurrente, et qui était forcément importante pour la carrière dudit thésard).
Je pense que cette attitude est plus répandue que l'on ne croit parmi "les scientifiques" qui, malheureusement, ne sont pas des néo-kantiens ayant comme unique devoir la soif et le partage de la connaissance. Le scientifique de base ou "normal" (pour reprendre un adjectif à la mode) a des intérêts et une "curiosité intellectuelle" à géométrie variable qui sont assujettis aux contraintes socio-économiques d'un salarié quelconque. Comme par exemple la production de publication pour simplement "rester dans la course", que ce soit au profit du postdoc trentenaire multi-CDDiste qui espère être enfin coopté, ou au profit du vieux ponte qui y voit une pièce supplémentaire dans son jeu d'échecs pour augmenter son pouvoir.
Autre cas de figure sur un sujet similaire, et qui illustre à sa façon le décalage entre l'image d'Epinal du scientifique et sa réalité souvent prosaïque : les ré-attributions de postes qui suivent une recomposition d'une unité de recherche ou d'une équipe (tel chercheur de l'équipe X défunte doit aller dans la nouvelle équipe Y, elle-même recollée sur certaines thématiques avec l'équipe Z). C'est un exemple trivial mais il montre que le scientifique - quand il doit vivre de la Science - s'adapte quand il n'a pas le choix (plutôt que de quitter comme une diva le navire, car il ne peut plus faire ce qu'il intéresse..).Un peu comme toute le monde, en fait. S'il étudiait avant la transcriptomique du stress hydrique chez le haricot, il étudiera sans sourciller la protéomique la carence en Fer du soja. Comme un maraîcher qui faisait avant dans la tomate, et qui est passé au kiwi (car c'est plus rentable).
Un petit texte un peu à propos (surtout sur la fin), http://www.chomsky.info/talks/20110...