L'écriture, le théâtre et la musique existent depuis des millénaires. Pendant longtemps, la diffusion des écrits a été limitée par leur technologie de reproduction : papyrus fragile, parchemin coûteux, écriture manuelle laborieuse, copie infidèle. L'invention de l'imprimerie à caractères mobiles a permis d'abaisser considérablement les coûts de diffusion. Sa diffusion ne s'est pas faite sans résistance ; j'ai déjà évoqué la surprenante similarité de certains arguments de cette époque (n'importe qui peut maintenant publier des livres ! trop de livres seront publiés, dont beaucoup de médiocres ! les erreurs se diffuseront plus vite !) avec ceux lus ici ou là à l'égard de l'Internet, des blogs et autres moyens modernes et accessibles de communication.

La musique, pendant longtemps, a été limitée par l'impossibilité de l'enregistrer, de l'amplifier et de la transmettre à distance (du moins, sous sa forme acoustique ; on pouvait transmettre des partitions, dont l'imprimerie a rendu aisée la reproduction). L'auditoire d'un artiste était limité à ceux qui pouvaient l'entendre. Certes, par une architecture adaptée (amphithéâtres, salles de concert...), on pouvait avoir un nombre respectable d'auditeurs ; mais celui-ci était encore limité.

Cette limitation engendrait mécaniquement une limite au succès, notamment financier, d'un artiste, tout simplement par limitation de l'assiette sur laquelle asseoir son revenu. Un artiste comme Mozart devait travailler pour un protecteur. Un auteur à succès comme Shakespeare pouvait accueillir au plus quelques milliers de spectateurs à chaque représentation ; par comparaison, le Palais Omnisport de Paris-Bercy peut accueillir 17000 spectateurs assis. Il est bien évidemment difficile de comparer la richesse d'individus d'époques aussi différentes que Johnny Halliday et William Shakespeare ; mais qu'est-ce que la richesse, sinon la possibilité d'utiliser à son profit la force de travail et les ressources d'autres personnes ? Mettons qu'une place de spectacle coûte la moitié de la journée d'un travailleur moyen : celui qui a 17000 spectateurs chaque soir est bien plus riche que celui qui en a 2000.

De fait, les moyens technologiques ont permis une importante concentration de la représentation artistique. Avec le cinéma, puis la télévision, un acteur peut être vu, connu, admiré de dizaines, voire de centaines de millions de personnes dans le monde entier ; chose impossible pour un acteur de théâtre, même à l'époque contemporaine où le train permettait aux bourgeois provinciaux d'aller voir les vedettes des arts dans les capitales d'Europe et d'Amérique du nord. Il en est de même du musicien, qui non seulement n'a plus à aller se produire devant son public, et s'il le fait, peut grâce à l'amplification (voire, aux écrans géants), se produire devant un nombre de spectateurs sans commune mesure avec l'audience de ses prédécesseurs historiques.

C'est cette possibilité pour un nombre réduit d'artistes de toucher un public considérable qui a permis la formation du star system. La star est connue de tous ou presque, même de ceux qui n'apprécient pas ses œuvres. Des producteurs, des publicitaires, des éditeurs assurent sa promotion (qu'on se rappelle par exemple le système de la payola, c'est-à-dire des pots-de-vin versés par l'industrie américaine du disque aux stations de radio ou aux disc-jockeys, afin de s'assurer qu'ils passent telle ou telle chanson). C'est également cette concentration qui permet aux artistes les plus connus de vivre dans l'opulence et de jouir du traitement réservé aux grands de ce monde.

Le système de la musique et du cinéma, disons de 1950 jusqu'à nos jours, est donc un système basé sur les technologies : celles qui permettent à un très petit nombre d'artistes et de producteurs (sans oublier tous ceux qu'ils font vivre : avocats, gestionnaires...) de toucher, unidirectionnellement, un public dont la taille importante permet de tirer des revenus considérables.

Il y a donc une certaine ironie à voir des industries fondées sur des technologies d'il y a un siècle environ (le disque, le cinéma) et un marché de masse datant d'une cinquantaine d'années dénoncer l'irruption d'acteurs « technologiques », illégitimes car étrangers au « monde de la culture ». Nous pourrions en effet nous demander à quel point ces industries, aux profits basés sur les économies d'échelle permises par les technologies du stockage et de la communication, n'ont pas elles-mêmes détruit une part importante du milieu artistique. Pourquoi rémunérer un orchestre, voire un pianiste, alors que l'on peut se contenter de passer un enregistrement ? Pourquoi aller voir un cirque fameux, alors que télévision propose les numéros les plus spectaculaires à la Piste aux Étoiles ? Y avait-il plus ou moins de musiciens, d'acteurs vivant de leur art (en proportion, bien sûr, de la population) quand il n'y avait pas d'enregistrement possible ?