La technologie de 1910 peste contre celle de 1990
Par David Monniaux le jeudi, juin 7 2012, 22:19 - DADVSI - Lien permanent
On nous l'a dit et redit : les nouvelles technologies de l'information et de la communication mettent en danger la Culture. Les films, la musique, et même les livres, sont « piratés » en ligne dès leur sortie, voire avant. Des technophiles, des technolâtres, des techniciens incultes et cynique voudraient jouir sans entrave du travail créatif des autres, sans réfléchir (en sont-ils capables ?) à ce que sans revenus, il n'y a pas d'artistes. Des vedettes nous avertissent des dangers du téléchargement illégal ; des penseurs médiatiques nous mettent en garde contre la mise en danger d'une culture séculaire. Comme souvent, un peu de perspective historique ne nuit pas, et notamment nous aide à relativiser les complaintes du temps présent.
L'écriture, le théâtre et la musique existent depuis des millénaires. Pendant longtemps, la diffusion des écrits a été limitée par leur technologie de reproduction : papyrus fragile, parchemin coûteux, écriture manuelle laborieuse, copie infidèle. L'invention de l'imprimerie à caractères mobiles a permis d'abaisser considérablement les coûts de diffusion. Sa diffusion ne s'est pas faite sans résistance ; j'ai déjà évoqué la surprenante similarité de certains arguments de cette époque (n'importe qui peut maintenant publier des livres ! trop de livres seront publiés, dont beaucoup de médiocres ! les erreurs se diffuseront plus vite !) avec ceux lus ici ou là à l'égard de l'Internet, des blogs et autres moyens modernes et accessibles de communication.
La musique, pendant longtemps, a été limitée par l'impossibilité de l'enregistrer, de l'amplifier et de la transmettre à distance (du moins, sous sa forme acoustique ; on pouvait transmettre des partitions, dont l'imprimerie a rendu aisée la reproduction). L'auditoire d'un artiste était limité à ceux qui pouvaient l'entendre. Certes, par une architecture adaptée (amphithéâtres, salles de concert...), on pouvait avoir un nombre respectable d'auditeurs ; mais celui-ci était encore limité.
Cette limitation engendrait mécaniquement une limite au succès, notamment financier, d'un artiste, tout simplement par limitation de l'assiette sur laquelle asseoir son revenu. Un artiste comme Mozart devait travailler pour un protecteur. Un auteur à succès comme Shakespeare pouvait accueillir au plus quelques milliers de spectateurs à chaque représentation ; par comparaison, le Palais Omnisport de Paris-Bercy peut accueillir 17000 spectateurs assis. Il est bien évidemment difficile de comparer la richesse d'individus d'époques aussi différentes que Johnny Halliday et William Shakespeare ; mais qu'est-ce que la richesse, sinon la possibilité d'utiliser à son profit la force de travail et les ressources d'autres personnes ? Mettons qu'une place de spectacle coûte la moitié de la journée d'un travailleur moyen : celui qui a 17000 spectateurs chaque soir est bien plus riche que celui qui en a 2000.
De fait, les moyens technologiques ont permis une importante concentration de la représentation artistique. Avec le cinéma, puis la télévision, un acteur peut être vu, connu, admiré de dizaines, voire de centaines de millions de personnes dans le monde entier ; chose impossible pour un acteur de théâtre, même à l'époque contemporaine où le train permettait aux bourgeois provinciaux d'aller voir les vedettes des arts dans les capitales d'Europe et d'Amérique du nord. Il en est de même du musicien, qui non seulement n'a plus à aller se produire devant son public, et s'il le fait, peut grâce à l'amplification (voire, aux écrans géants), se produire devant un nombre de spectateurs sans commune mesure avec l'audience de ses prédécesseurs historiques.
C'est cette possibilité pour un nombre réduit d'artistes de toucher un public considérable qui a permis la formation du star system. La star est connue de tous ou presque, même de ceux qui n'apprécient pas ses œuvres. Des producteurs, des publicitaires, des éditeurs assurent sa promotion (qu'on se rappelle par exemple le système de la payola, c'est-à-dire des pots-de-vin versés par l'industrie américaine du disque aux stations de radio ou aux disc-jockeys, afin de s'assurer qu'ils passent telle ou telle chanson). C'est également cette concentration qui permet aux artistes les plus connus de vivre dans l'opulence et de jouir du traitement réservé aux grands de ce monde.
Le système de la musique et du cinéma, disons de 1950 jusqu'à nos jours, est donc un système basé sur les technologies : celles qui permettent à un très petit nombre d'artistes et de producteurs (sans oublier tous ceux qu'ils font vivre : avocats, gestionnaires...) de toucher, unidirectionnellement, un public dont la taille importante permet de tirer des revenus considérables.
Il y a donc une certaine ironie à voir des industries fondées sur des technologies d'il y a un siècle environ (le disque, le cinéma) et un marché de masse datant d'une cinquantaine d'années dénoncer l'irruption d'acteurs « technologiques », illégitimes car étrangers au « monde de la culture ». Nous pourrions en effet nous demander à quel point ces industries, aux profits basés sur les économies d'échelle permises par les technologies du stockage et de la communication, n'ont pas elles-mêmes détruit une part importante du milieu artistique. Pourquoi rémunérer un orchestre, voire un pianiste, alors que l'on peut se contenter de passer un enregistrement ? Pourquoi aller voir un cirque fameux, alors que télévision propose les numéros les plus spectaculaires à la Piste aux Étoiles ? Y avait-il plus ou moins de musiciens, d'acteurs vivant de leur art (en proportion, bien sûr, de la population) quand il n'y avait pas d'enregistrement possible ?
Commentaires
Video killed the radio star... Video killed the raaaadio star...
https://www.youtube.com/watch?v=W8r...
Apparemment, le « star system » est un peu plus vieux que cela. Il commence à émerger au début du XIXe siècle, lorsque les théâtres anglais ont commencé à miser systématiquement sur la renommée de certains acteurs pour remplir les salles. Une revue anglaise de 1817 critique ainsi le « système imprudent » progressivement mis en place où certaines Stars finissent par éclipser tous les autres acteurs, voire le texte même de la pièce en raison de leur « sidus aureum », leur aura céleste (déjà du Benjamin avant la lettre…).
Après cela n'infirme en rien tes remarques. Si l'on en croit les contemporains, la star est indissociable du développement de la presse de masse et de la publicité qui peut ainsi être générée autour d'un seul nom. Sans les nouvelles techniques d'imprimeries (rotatives en particulier), le star-system n'aurait jamais vu le jour…
@Alexander Doria: Il est exact qu'au 19e il y avait des stars du théâtre et du spectacle lyrique — il me semble ainsi que certaines cantatrices faisaient des caprices de divas : reprenaient plusieurs fois leurs airs, voire reprenaient leur air de bravoure dans une œuvre sans rapport. Par ailleurs, les moyens de transport (les trains à vapeur...) et la presse de masse permettaient de leur attirer des spectateurs. Il est donc exact qu'à l'époque, déjà, les technologies permettaient une concentration largement supérieure à celles des époques antérieures.
Ceci reste cependant sans commune mesure, en termes de concentration, avec une vedette du marché de masse mondialisé comme Michael Jackson, qui aurait vendu environ 750 millions de disques à travers le monde...
Ceci me rappelle l'anecdote suivante : plus de citoyens voyaient feu le secrétaire général du Parti communiste français, à chaque fois qu'il passait à la télévision, que l'ensemble de ceux qui ont vu son prédecesseur Waldeck Rochet en meetings.
Pas grand chose de convaincant. Déjà je suis étonné de trouver ce genre de billet sur un blog où systématiquement on dénonce ceux qui parlent de métiers/choses/connaissances qu'ils n'ont pas. Tout cela n'est qu'une vue personnelle d'un système et non pas une théorie, ni un modèle et encore moins une preuve (de quoi au fait?)
Je ne vois pas bien où l'on veut aller avec, au hasard, des phrases aussi "floues" que :
"Pourquoi rémunérer un orchestre, voire un pianiste, alors que l'on peut se contenter de passer un enregistrement ?"
qui est visiblement la version amputée (pourquoi donc!?) de
"Pourquoi rémunérer *systématiquement* un orchestre, voire un pianiste, alors que l'on peut se contenter de passer un enregistrement * de cet orchestre ou pianiste*" ? Avec le sous-entendu qu'on remplace une rémunération systématique, qui permet de vivre, par une rémunération unique ? L'orchestre ou le pianiste ne saurait évidemment être dupe...
Ce qui du coups fait entrer d'autres considérations bien plus tangibles telles que le mode de rémunération de ceux qui participent *à la chaîne* de la culture.
Problème systématiquement glissé sous le tapis. Évidemment.
Déjà, rien que la première phrase : "On nous l'a dit et redit : les nouvelles technologies de l'information et de la communication mettent en danger la Culture"
Ah bon !? Il n'y aurait pas là encore une petite amputation sémantique ?
Je n'ai jamais été autant environné de culture (musique, vidéos, CD, DVD, ...). Sans pour autant que je sois pirate de quoi que ce soit hein ;-)
@Aucune Importance: Plus précisément, je peste contre ceux qui parlent de ce qu'ils ne connaissent pas ex cathedra, ou du moins ex officio, en laissant supposer des compétences et un sérieux de recherche qu'ils n'ont pas. Comme je le dis souvent, ceci est un blog tenu à titre personnel et qui ne prétend pas à la rigueur académique ; on y trouve donc des petits essais sans prétention, pour lesquels je n'ai pas le temps de me livrer aux longues recherches et démonstrations que l'on trouve, par exemple, dans mes articles de recherche.
Bien entendu, si j'étais chercheur en sciences humaines et que je puisse justifier de passer un temps considérable à des recherches bibliographiques dans ces sujets, je pourrais sans doute retracer précisément ce qui s'est passé quand les moyens technologiques de l'époque contemporaine ont permis d'accroître considérablement le public d'une minorité d'artistes. Ce n'est pas le cas.
Sinon, pour savoir où je veux en venir (si toutefois cela n'était pas clair) : je veux simplement établir que ces industries, ces vedettes qui s'inquiètent de bouleversements technologiques qui mettent en danger leur revenus ont leur prospérité fondée sur des bouleversements technologiques assez récents, qui ont sans doute eux-mêmes provoqué la ruine d'autres acteurs.
@Aucune importance : de quelle amputation sémantique parles-tu dans ton dernier paragraphe ?
Sinon la première phrase "floue" je l'avais simplement comprise ainsi : avec les radios, disques et autres il est plus difficile de vivre du métier d'interprète (en dehors des stars). Je ne sais pas si c'est vrai.
Bon, je dit tout cela, mais vu le ton de ton message il semblerait que tu soit irrité a priori par ce blog.
@A: Plus exactement, je m'interroge sur le point suivant : la contrepartie de l'émergence de stars qui peuvent arroser le monde entier de leur musique et de leur jeu scénique n'est-elle pas la difficulté de mener une carrière de petit artiste local ? Un concert d'un groupe de rock de 5 musiciens devant 17000 personnes, possible grâce à l'amplification électro-acoustique, emploie en proportion considérablement moins de musiciens qu'un opéra devant 2000 spectateurs comme au Palais Garnier. Autrement dit, on peut répondre à une même demande de spectacle et de divertissement avec beaucoup moins d'artistes. Évidemment, il est possible que cette augmentation de productivité soit compensée par une consommation accrue des spectacles... d'où mon questionnement !
Merci pour la précision. Le tout reste spéculatif mais le point de vue est intéressant :)
"Pourquoi rémunérer un orchestre, voire un pianiste, alors que l'on peut se contenter de passer un enregistrement ?"
Parce que je n'ai encore jamais entendu un système audio capable de me faire croire plus de qlqs secondes qu'il y a un piano dans la salle...et parce que je veux entendre une interprétation et pas un truc "enboite que j'ai chez moi".
Pour le reste...on dit parfois "bah la photocopie n'a pas tuer le livre et il y a plein d'autres exemples". C'est vrai MAIS il y a une différence fondamentale. Vous avez déjà photocopié tout au partie d'un bouquin? C'est *long*, le résultat est moyen et souvent bcp moins pratique à lire qu'un vrai livre.
En numérique, cp ou rysnc et PAF!! , je peux faire une copie ***********parfaite*********. Le changement de paradigme est là. L'industrie de la diffusion des oeuvres va s'adapter...en ralant...c'est de bonne guerre.
Bonjour,
Pourriez-vous me communiquer une adresse mail ? Je voudrais vous inviter à participer à un débat en ligne sur le déclin de l'écriture manuelle.
http://www.newsring.fr/societe/1065...
Merci !