Des législateurs de l'État de Caroline du Nord (États-Unis d'Amérique) sont mécontents. En effet, les scénarios de réchauffement climatique prévoient une hausse de niveau de la mer, laquelle aurait des conséquences négatives pour les zones côtières. L'agence compétente en la matière publie des pronostics déplaisants.

Réaction des législateurs ? Imposer à l'agence scientifique compétente de n'utiliser que certaines mesures et techniques d'extrapolation. Autrement dit, une assemblée législative dicte aux experts scientifiques et techniques les méthodes à utiliser.

Bien entendu, on peut trouver des justifications à cette action. Si ces estimations de hausse des eaux ont un impact légal, par exemple servent à déterminer des zones non constructibles, on peut estimer nécessaire et légitime d'encadrer leurs méthodes de calcul. Reste que les législateurs, voire certains « corps intermédiaires » sont rarement compétents sur les sujets techniques... (*)

Cet épisode devrait en tout cas nous rappeler pourquoi, en France, chercheurs et enseignants-chercheurs publics disposent souvent de statuts protecteurs garantis par la loi. Il ne s'agit pas, comme le racontaient certains, de leur assurer qu'ils puissent passer le temps au chaud et à la lumière ; il s'agit plutôt d'éviter que le pouvoir politique ne puisse dicter des approches ou des résultats scientifiques afin de mieux les faire cadrer avec ce qu'il veut promouvoir. (**)

Pour prendre un exemple proche de moi : il y a des intérêts économiques et politiques à ce que des techniques de vote électronique soient déployées, alors qu'elles posent, à mon sens et à celui d'autres personnes compétentes, de grands problèmes (garantie de secret du vote, sécurité contre le vote par des intrus, possibilité de vérification du processus par des témoins...). Préférez-vous un chercheur expert indépendant pour parler de cela ?

Le scientifique est, par nature, parfois porteur de mauvaises nouvelles ou de nouvelles qui dérangent. Il peut, comme Irène Frachon, montrer qu'un médicament largement promu par une société bien introduite dans les milieux politiques est en réalité un poison. Il peut montrer que le tabac est nocif, quoi qu'en disent les fabricants de tabac, ou que l'atmosphère se réchauffe, quoi qu'en disent ceux qui ont intérêt à la poursuite des modes économiques et industriels actuels. Il peut indiquer qu'un système informatique que l'on nous présentait comme « sécurisé » est en réalité une passoire. Il peut mettre en doute l'homéopathie, la psychanalyse, ou autre activité qui rapporte bien à certains.

Il n'a cependant généralement ni assise financière (au delà de son salaire) ni accès aux médias.

(*) Je ne résiste pas à rapporter ici une anecdote racontée par le député centriste Jean Dionis du Séjour : « vécu à l'AN, un collègue (60 ans) n'a ni mail, ni site et jamais utilisé 1 ordi : "mon assistante cherchera sur 3615 google" ». Quant à moi, j'ai rencontré des représentants d'une célèbre association familiale qui réclamaient des filtrages d'Internet pour préserver les enfants et les familles : ils n'avaient jamais entendu parler de Wikipédia, qui n'était après tout que le 6e site le plus fréquenté en France (et étaient complètement incompétents quant aux mesures qu'ils réclamaient).

(**) Notons qu'il existe des moyens plus subtils pour contrôler les chercheurs que l'ordre direct ou les menaces sur l'emploi : un chercheur a besoin d'un budget de fonctionnement, qui peut ou non lui être accordé...