Il y a quelques jours, je dînais avec une collègue chez des connaissances : un couple, leur fille étudiante. Cette dernière devait prochainement présenter un exposé sur Jérôme Bosch dans un « enseignement d'ouverture » en marge de son cursus (les cursus de l'enseignement supérieur imposent souvent de suivre des cours hors sa discipline principale : sport, art, etc. ; j'ignore l'objectif précis de cette pratique et s'il est effectivement atteint grâce à celle-ci). Pressée par le temps, elle sollicitait l'aide de ses parents pour relire son document (*). C'est alors que la maîtresse de maison s'est mise à déplorer très fort l'existence de sites comme Wikipédia, où se trouve de l'information non vérifiée car écrite par n'importe qui.

Comme disait Desproges, on peut parler de n'importe quoi mais pas avec n'importe qui. Certains sujets sont notamment à éviter, sauf à être sûr de ses interlocuteurs : la politique, la religion, l'homéopathie, Wikipédia, et le choix du langage à étudier dans les cours de programmation pour débutants. Certains diront qu'il s'agit là de « sujets à troll » ; toujours est-il qu'il vaut mieux ne pas les aborder si vous voulez dîner tranquillement. Hélas, ma collègue universitaire a abordé la question des sources dans les travaux et publications, et a voulu donner quelques conseils à l'étudiante. Les ennuis commençaient.

Le n'importe quoi, ce sont les autres opinions que les miennes

Pourquoi notre hôtesse jugeait-elle donc que Wikipédia, c'était souvent n'importe quoi ? Bien sûr, par principe : n'importe qui écrit dedans, comme n'importe qui poste ses opinions dans les forums en ligne. Toutefois, voulant étayer cette assertion de portée générale par un exemple particulier, elle a pointé que, quelle horreur, un article de Wikipédia qualifiait Jérôme Bosch de « primitif flamand » ; qui plus est, non seulement Wikipédia était incorrecte, elle était également incohérente, puisque l'article sur les primitifs flamands ne mentionnait pas Jérôme Bosch !

Cet incident m'a rappelé une discussion dans un forum : un connaisseur d'art trouvait que Wikipédia c'était du grand n'importe quoi parce que l'article sur Ingres qualifiait celui-ci de « peintre néoclassique ». Je lui ai fait observer que les articles sur ce peintre dans Encyclopædia Universalis et Encyclopædia Britannica, soit les deux grandes encyclopédies grand public « sérieuses », respectivement francophone et anglophone, commencent eux aussi par évoquer ce néoclassicisme. Britannica dit, dans sa première phrase :

Ingres became the principal proponent of French Neoclassical painting after the death of his mentor, Jacques-Louis David

Soit « Ingres est devenu le principal partisan de la peinture néoclassique française après la mort de son mentor, Jacques-Louis David. ». Mon contradicteur m'a alors expliqué que Britannica, qu'il ne connaissait pas, se trompait aussi...

Bien entendu, il est possible que Britannica se trompe ; j'ai ainsi relevé récemment que cette publication confie maintenant la rédaction d'articles scientifiques courts à des non-spécialistes devant couvrir de larges domaines, d'où des erreurs grossières. Toutefois, en l'espèce, il s'agissait d'un article de spécialiste. N'étant pas compétent pour arbitrer une querelle de spécialistes en histoire de l'art, j'ai coupé court.

Les classifications précises et la vision scolaire

Richard Feynman a bien expliqué (dans Surely you're joking, Mr Feynman, que je recommande chaudement malgré le cabotinage de l'auteur) comment son père avait formé sa vision du monde, de la nature et de la science : ce qui importe, quand on étudie un animal, une plante, ce n'est pas de savoir son nom, c'est de comprendre son fonctionnement et son intégration dans le monde. Un nom, en lui-même, ne nous dit rien, ou si peu (de même qu'une date, ou autre fait isolé de l'érudition superficielle qui passe parfois pour de la culture). Autrement dit, savoir si Jérôme Bosch est un « primitif flamand » n'a aucun intérêt en soi, sinon de pouvoir jouer à des jeux de société ou télévisés ; cela commence à avoir un intérêt si l'on sait ce que sont les primitifs flamands et en quoi Jérôme Bosch est proche ou non d'eux. (Dans le même ordre d'érudition stérile, il y a les gens pour qui commenter un texte consiste à relever les fautes d'orthographe ou de grammaire, de préférence sur des points où l'usage courant actuel ne respecte pas ce qui est conseillé dans les vieux ouvrages ; rien ne leur fait plus plaisir que de faire remarquer que l'on peut écrire « un œuvre » ou qu'il faut écrire « au temps pour moi » et non « autant pour moi ».)

Toute classification est une convention sociale et il est inévitable que sur des sujets humains, aux contours imprécis, il y ait des différences de jugement aux marges. Prenons la Renaissance : certains la font conventionnellement démarrer en 1492 (chute de Grenade et fin des seigneuries arabo-musulmanes en Espagne, (re)découverte de l'Amérique), d'autres de la chute de Constantinople (1453), d'autres feront remarquer qu'elle a commencé avant en Italie. La même personne pourra d'ailleurs admettre aussi bien ces trois définitions, au motif que cela dépend de ce que l'on appelle précisément « Renaissance ». Prenons un exemple plus proche de nous et a priori mieux délimité : la Seconde guerre mondiale. En France, on la fera typiquement commencer à l'invasion de la Pologne par l'Allemagne, le 1er septembre 1939, et finir le 8 ou 9 mai 1945 ; un britannique ou un américain la fera finir à la victoire contre le Japon. On pourrait également argumenter qu'elle a de fait commencé plus tôt, avec l'expansion allemande (Anschluß, Sudetenland) ou japonaise (Mandchourie).

Même dans des domaines a priori exacts, la question des définitions se pose. Ainsi, en mathématiques, ce que certains français appellent « espace compact », d'autres, notamment anglophones, appellent « compact Hausdorff » ; en informatique, ce que certains appellent « invariant » tout court, d'autres appellent « invariants inductifs », acceptant le terme « invariant » pour une classe plus large de propriétés. Ces différences entre auteurs expliquent que les articles et ouvrages scientifiques dans ces domaines commencent souvent par rappeler définitions et notations. En revanche, dans un contexte scolaire (par exemple, celui des classes préparatoires aux grandes écoles), on donnera des définitions standardisées et uniques, ceci afin de faciliter le contrôle des connaissances et la notation.

Autrement dit, cela ne me choquerait pas que certains auteurs classent Bosch parmi les « primitifs flamands » (au motif, par exemple, que sa technique est celle des primitifs flamands), tandis que d'autres le classent à part (au motif, par exemple, qu'il est plus tardif ou que ses sujets et leur traitement sont très particuliers et sans rapport avec ceux des primitifs).

Lorsque j'ai fait remarquer que certaines classifications peuvent varier suivant les auteurs, mon hôtesse s'est emportée. Comment donc ! Comment faire si l'un dit une jour, l'autre une autre, si l'un dit une date, et l'autre une autre date ? J'ai alors compris qu'au fond, elle regrettait que le monde ne soit pas simple comme une leçon d'école, qu'il puisse exister plusieurs interprétations, et qu'il n'y ait pas une connaissance officielle, estampillée, validée et surtout unique.

Les notes de bas de page et la viande bovine

Dès lors qu'il n'existe pas forcément une interprétation unique, comment représenter la multiplicité des opinions de spécialistes ? La solution utilisée dans les ouvrages savants et Wikipédia est d'attribuer les classifications, idées, concepts, jugements, etc. à des auteurs identifiés, en rappelant l'ouvrage concerné en note de bas de page ou de fin d'ouvrage. Mon interlocutrice était effarée : « Vous n'êtes pas sérieux, on ne va pas mettre une note pour chaque affirmation ! ».

Il m'est alors apparu que, peut-être, elle n'avait jamais ouvert d'ouvrage de type universitaire (je parle ici de thèses de doctorat ou autres ouvrages élevés, pas des manuels à l'usage des premiers cycles) ou d'articles de recherche. Profitant de mes accès professionnels, je l'ai emmenée sur divers sites (Jstor.org, Persee.fr, Cairn.info, Revues.org, Google Scholar...), dont elle ne connaissait pas l'existence. Je lui ai montré qu'il était courant que les notes occupent 1/4, 1/3 voire 1/2 page. Il est vrai que les éditeurs d'ouvrages grand public refuent les notes de bas de page : d'après eux, leur public cible n'en veut pas (et puis, autant économiser du papier!).

Ma collègue a tenté de faire passer l'idée que la note de bas de page permet d'organiser la traçabilité des sources (comme pour la viande bovine). On dit souvent aux élèves qu'il faut croiser les informations ; mais cela est largement vain si tout le monde a recopié, directement ou indirectement, un même ouvrage erroné, ou une étude sujette à caution. (Si l'on s'obstine à remonter les pistes, on tombe parfois sur des résultats croquignolets. Ainsi, en voulant remonter les affirmations de certains organismes sur la prévalence de contenus racistes ou pédopornographiques sur Internet, je suis arrivé sur la source originale... une étude commanditée par un vendeur de logiciels de filtrage.)

Des sources parmi d'autres

Je soupçonne depuis un bon nombre d'années que la raison fondamentale pour laquelle Wikipédia se fait attaquer, c'est parce que ce site explique très franchement comment il est réellement rédigé. Nulle communication laissant supposer que les articles seront forcément rédigés par des professeurs ou validés, comme on nous l'a laissé croire par voie de presse, au sujet du défunt Google Knol ou de la partie contributive de l'Encyclopédie Larousse en ligne : on dit très franchement que n'importe qui peut modifier les articles et on montre les discussions et modifications.

Par comparaison, lorsque vous lisez un article sur le sciences dans un grand journal, on ne vous dit pas que celui-ci a, au pire, été rédigé par un jobard total, au mieux, rédigé par un diplômé d'histoire qui fait de son mieux mais ne comprend pas le sujet évoqué. On vous laissera au contraire supposer qu'il s'agit d'une information vérifiée.

Le danger des avertissements répétés au sujet de Wikipédia, c'est qu'ils dirigent élèves et étudiants vers des sources encore moins vérifiées et contrôlées. Prenons le cas de l'étudiante en question. Sa première citation, donnée dès le début de son introduction, provenait d'un mystérieux auteur espagnol (nul doute que l'enseignant du cours d'histoire de l'art aurait pu jouer à lui demander de qui il s'agissait et en quoi son opinion était pertinente). Elle l'avait trouvé sur un site Internet... d'une agence de voyages culturels, en introduction d'un petit texte de présentation rédigé par un accompagnateur (remarquons le manque d'originalité : elle tombe sur un site qui fournit une certaine citation en introduction, elle fait pareil). Cet accompagnateur est-il historien de l'art ? Une rapide recherche bibliographique montre qu'il est plutôt historien de l'armée, tendance tradi-extrême-droite (peut-être fait-il de l'histoire de l'art à titre de violon d'Ingres ?). Bien entendu, là non plus, nulle explication quant au mystérieux auteur espagnol, ni mention de l'ouvrage d'où la citation est tirée...

La prohibition de Wikipédia a des effets opposés à ceux visés. Au lieu d'inciter les étudiants à se tourner vers des ouvrages savants et des articles scientifiques (souvent cités dans les articles de Wikipédia), elle les incite à se tourner vers n'importe quel site rédigé par n'importe qui qui se donne une vague allure de sérieux.

Conclusion

Il était pour moi clair que l'étudiante en question désirait expédier son exposé le plus rapidement possible et à moindre travail, celui-ci étant dans une matière annexe et, fort probablement, ne comptant pas dans sa note finale. J'ignore quelle aurait été sa méthode de travail pour un travail avec un vrai enjeu.

Quelques constats cependant :

  1. Étudiants comme parents semblent ignorer le fonctionnement des ouvrages savants, notamment le réseau de renvois et de notes qui permettent d'étayer les raisonnements.

  2. On répète à l'envi « il y a n'importe quoi sur Internet » mais on ignore l'existence de sites et de moteurs spécialisés.

  3. Les ravages de l'esprit scolaire : cette idée qu'il y a une réponse officielle, qu'il s'agit de reproduire.

  4. Une partie des étudiants ne soupçonnent même pas qu'ils pourraient consulter les ouvrages des bibliothèques universitaires (j'en fais régulièrement l'expérience).

Maintenant, que faire ? J'entends souvent parler de l'éducation à la communication, à la documentation, aux sources. Que fait-on à ce sujet dans l'enseignement secondaire ?

(*) Personnellement, je trouve cela assez curieux d'avoir l'aide de ses parents pour un travail universitaire, surtout s'ils ne sont pas qualifiés dans le domaine. Est-ce courant ?