On connaît depuis longtemps la difficulté et les paradoxes des systèmes de vote, dont l'« accident » de l'élection présidentielle française de 2002 (un des favoris éliminé pour le second tour par un candidat rejeté par les trois quarts de l'électorat). Mes collègues proposent une solution qui contournent certaines difficultés en remplaçant le choix d'un candidat unique (élections usuelles) ou d'une liste de préférences de candidat (modèle de Condorcet) par la notation des divers candidats (et, non, ils ne font surtout pas une moyenne des notes — mais plutôt une médiane, avec d'excellentes raisons pour cela).

J'invite mes lecteurs à regarder leur exposé dans le cadre du cours au Collège de France de Pierre Rosanvallon (si vous avez le lecteur vidéo VLC, il suffit de le lancer sur cette URL).

Je résume le système proposé : chaque électeur note chaque candidat sur une échelle de mentions (disons à 7 degrés, d'inacceptable à excellent). On comptabilise pour chaque candidat le nombre d'« inacceptable », …, de « très bien », d'« excellent » et on établit pour chacun l'unique mention, dite « mention majoritaire » telle qu'il y ait à la fois une majorité d'électeurs pour souhaiter mettre au moins cette mention, et une majorité d'électeurs pour souhaiter mettre au maximum celle-ci (cela correspond à la médiane des mentions, mais chut, ne dégoûtons pas l'allergique aux mathématiques). On prend le candidat qui a la plus forte mention. En cas d'ex-aequo, il y a une procédure pour départager (on compare les différences entre le nombre d'électeurs ayant mis une mention strictement supérieure et ceux ayant mis une mention strictement inférieure).

Certains pourront s'offusquer de ce que des économétristes, voire des mathématiciens, s'occupent de problèmes aussi humains que le choix politique. Il me semble pourtant que, sur ce genre de questions, le point de vue de personnes dont c'est le métier d'étudier la résistance de systèmes formels à des stratégies et des biais est tout à fait pertinent — même s'il ne s'agit pas de l'unique point de vue à considérer, bien évidemment.

Contrairement aux craintes de certains (« encore un système conçu par des crânes d'œufs » m'a dit un collègue avant même d'avoir regardé l'exposé), leur proposition est simple, même si elle est un peu plus complexe que le système à deux tours actuel — je dirais même que si ses règles sont un peu plus compliquées que celles du système actuel, il est possible que l'ensemble du processus soit plus simple, car dépourvu des « votes utiles », « votes stratégiques » et « candidatures parasites ».

J'émets pour ma part cependant trois réserves, outre la simple prudence d'insister pour avoir plus d'expériences :

  1. La complexité du dépouillement des bulletins sera accrue. Il sera alors tentant de passer à un dépouillement électronique, ce qui posera le problème de la sécurité informatique des ordinateurs de vote et, surtout, de la gestion des contestations. Dans une société qui ne fait pas confiance à ses experts (voir nucléaire, médicament, rayonnements électromagnétiques), à tort ou à raison, je redoute, en cas d'allégations de fraude, les querelles et les incertitudes d'experts.

  2. Quand la combinatoire des bulletins possibles dépasse le nombre d'électeurs dans un bureau de vote, il est possible d'imposer le vote sous la menace (en codant l'identité de l'électeur dans les votes pour les candidats secondaires) — comme d'ailleurs rappelé par Rida Laraki au sujet de l'Italie (Roberto di Cosmo m'avait raconté une anecdote semblable).

  3. Dans un pays où de nombreux électeurs croient encore que les impôts font un saut quand on passe d'une tranche à l'autre, le système risque d'être mal compris, voire accusé d'être une construction technocratique (si même un chercheur dit qu'il s'agit d'une invention de « cranes d'œufs »...). D'un autre côté, les gens arrivent bien à comprendre le mode de fonctionnement et de classement des championnats sportifs !

  4. L'interrogation de Pierre Rosanvallon est pertinente ­(je la reformule car il est particulièrement long à s'exprimer) : ce système suppose plus ou moins que les différents électeurs attachent la même valeur émotionnelle/politique à la même mention, ou, pour parler crûment, qu'il n'y en ai pas qui notent, par principe, entre inacceptable et passable tandis que d'autres notent entre passable et excellent. (Problème identique à celui de certains enseignants qui notent, par principe, entre 8 et 12...)

Enfin, comme Michel Balinski, je pense que tous ceux, politiciens comme journalistes, qui se sont épanouis dans un système, n'ont aucun avantage à voir un autre système le remplacer.