L'auteure de bande dessinée Tanxx soulève sur son blog le délicat problème du statut des auteurs (écrivains, dessinateurs...). N'étant pas rémunérés par des salaires, mais par des ventes et/ou des droits d'auteur, ils ne rentrent pas dans les grilles habituelles de la société, qui considère le salariat comme la normalité. L'artiste n'est considéré qu'à partir du moment où il vend, et même où il vend bien ; sinon, il est soupçonné d'être tire-au-flanc ou de refuser d'avoir un vrai travail. Or, la volonté de vendre peut pousser à la standardisation de la production, afin de se conformer à ce que l'on estime le plus commercialement viable. Par ailleurs, les revenus de l'artiste sont très fluctuants suivant les ventes. Elle souhaite donc la mise en place d'un régime de protection sociale semblable à celui des intermittents du spectacle.

Évoquons brièvement ce dernier. Les industries du spectacle et du divertissement (parfois appelées industries culturelles) emploient des travailleurs (artistes, techniciens, ouvriers...) sur des petites périodes, reflétant la discontinuité de leurs activités. Un régime spécifique d'assurance chômage permet à ces travailleurs de s'assurer dans une certaine mesure des revenus continus et ainsi de lisser les pics d'activité et les périodes d'inactivité. Ce régime, chroniquement déficitaire, a été réformé en 2003 avec un durcissement des conditions pour l'obtention des allocations chômages, d'où des protestations des bénéficiaires.

Passons maintenant à une autre catégorie de travailleurs qui, a priori, n'a rien à voir : les ingénieurs travaillant en SSII. Une part importante de l'activité de ces sociétés consiste à répondre à des demandes spécifiques de sociétés extérieures, y compris en envoyant leurs équipes travailler dans les locaux de ces dernières. Il n'est par rare qu'un ingénieur soit en « inter-contrat », c'est-à-dire qu'il attend que sa société le mette à travailler pour un autre client : l'ingénieur est alors payé à ne rien faire ou presque. (Il arrive même que l'on embauche un ingénieur en le mettant immédiatement en « inter-contrat » !) L'intermittence de la prestation de service en ingénierie informatique a donc été largement réglée par la constitution de ces sociétés, qui salarient leurs ingénieurs souvent en contrat à durée indéterminée et à temps plein, la SSII facturant ses ingénieurs à ses clients bien sûr à un taux horaire supérieur à ce qu'ils lui coûtent, afin de récupérer non seulement ses frais de structure et son bénéfice, mais également le coût de ce « lissage », soit le coût des ingénieurs payés à ne rien faire en inter-contrat.

Il est flagrant que la situation de l'ingénieur en SSII est bien préférable à celle de l'auteur ou de l'intermittent du spectacle « de base », alors que la problématique de l'intermittence semble a priori la même. Cherchons donc à expliquer comment on a pu en arriver à des situations si différentes.

La rareté ou l'abondance

La première explication qui vient à l'esprit est la rareté des personnels hautement qualifiés en informatique, du moins par rapport au nombre de postes à pourvoir. Par comparaison, un très grand nombre de personnes s'imagineraient bien auteurs ou artistes.

Il existe ainsi toute une petite industrie de l'édition à compte d'auteur, c'est-à-dire de l'édition dont les coûts et les risques financiers sont supportés par les auteurs (et non par l'éditeur, comme c'est le cas dans l'édition normale). Brocardée par Umberto Eco dans la première partie de son roman Le pendule de Foucault, l'édition à compte d'auteur est souvent appelée en anglais vanity press, car ses auteurs sont le plus souvent des particuliers dont les moyens financiers dépassent le talent : ils font éditer leur livre afin d'impressionner parents, famille, collègues, souvent après avoir essuyé les refus (ou l'indifférence silencieuse) d'éditeurs conventionnels. Ainsi, non seulement il y a des gens qui sont prêts à être mal payés pour être auteurs, il y en a même qui sont prêts à payer pour cela !

De fait, et comme d'ailleurs le souligne Tanxx, un nombre important d'auteurs le sont à côté d'un métier principal, parfois reeté comme « métier alimentaire ». Ils aimeraient sans doute vivre de leur art, mais ils ne peuvent pas se le permettre (par exemple, une professeure des écoles qui se verrait plutôt illustratrice, une inspectrice du Trésor public qui se verrait bien écrivaine de voyages...).

Existe-t-il des gens qui voudraient bien être ingénieurs informaticiens, quitte à être mal payés, voire pas payés du tout ? Oui, cela existe : ceux des développeurs de logiciels libres qui font cela pendant leur temps libre. Encore y a-t-il une différence importante avec l'ingénieur en SSII : ce dernier fait ce que son entreprise lui dit de faire, tandis que le développeur de logiciel libre pendant son temps libre travaille sur ce qui lui plaît — nuance importante. Nous y reviendrons.

Il semble qu'en tout cas, la première raison de la différence de fonctionnement entre les informaticiens qualifiés et les artistes et auteurs est la loi du marché, de l'offre et de la demande : il existe tant de gens qui aspirent à publier des livres, ou à être reconnus comme « artistes », que les prix sont généralement bas, à part pour une minorité de vedettes. Nous reviendrons également sur le vedettariat ; mais pour parler crûment, il semble que les artistes soient mal payés car tout simplement trop de monde veut être artiste par rapport à la demande solvable de produits artistiques.

Une question plus profonde : pourquoi les gens tiennent-ils absolument à être reconnus comme écrivains ? Sur quels ressorts repose la vanity press ? Le livre possède encore un grand prestige : il n'est pas rare d'entendre que quelque chose est vraie, puisqu'on l'a lue dans un livre (alors que si l'on dit qu'on l'a lue sur Internet, on passe pour un gogo qui croit n'importe quoi). L'écrivain allie sur sa personne le prestige de l'intellectuel et celui de l'artiste. L'intellectuel, c'est en premier lieu l'universitaire, l'académique, mais celui-ci écrit des livres techniques et ennuyeux. Il lui faut le talent de l'artiste (le talent ne s'acquérant pas sur les bancs de l'école ou de l'université) pour atteindre à la grandeur. L'informaticien, même hautement qualifié, travaillant par exemple en SSII, est un technicien dont les compétences, certes utiles, s'apparentent à celles d'un peintre en bâtiment (en plus high-tech, certes) mais en aucun cas à celles d'un artiste-peintre (car ne nécessitent pas de talent, mais seulement un savoir-faire) ou d'un intellectuel (car les réflexions du technicien s'exercent sur un domaine restreint qui n'embrasse pas les réalités humaines). (*) On verra donc des gens se vanter d'être auteurs, on n'en verra pas se vanter de développer des applications Web, quand bien même le second métier est souvent bien mieux rémunéré que le premier.

La liberté de choisir son sujet

L'informaticien en SSII a un choix limité quant à ce sur quoi il doit travailler : il doit répondre aux demandes des clients de son employeur. Par opposition, l'artiste, dans la vision de Tanxx, doit pouvoir choisir son sujet librement — sauf à devoir chercher à répondre à la demande commerciale et, in fine, à étioler sa créativité. La liberté de l'artiste s'apparenterait alors à celle de l'informaticien qui développe du logiciel libre pendant son temps personnel, et peut donc choisir ce sur quoi il travaille et comment.

La différence n'est alors pas sur la nature du travail (création artistique ou informatique), mais sur son caractère contraint ou non. De la même façon qu'un élève ou un étudiant à qui l'on impose un enseignement qu'il n'a pas choisi ne se sent pas forcément captivé, on est plus intéressé par son travail si on l'a choisi que si on le subit.

Il faut noter que cette vision de l'artiste comme un être libre de ses choix et détaché des préoccupations commerciales est contemporaine, autrement dit est relative à la société bourgeoise installée à partir du XIXe siècle. Historiquement, l'artiste répondait aux désirs de riches protecteurs, aux commandes d'ordres religieux ou de riches individus ; il devait donc se soumettre à leurs contraintes (même si, bien sûr, il pouvait jouer de sa créativité personnelle dans certaines limites). Au Moyen-Âge, il ne signait pas ses créations. Longtemps, l'artiste a été assimilé à une sorte d'ouvrier qualifié — donc inférieur à un noble ou un marchand. Il n'est qu'à voir la fierté de Velázquez arborant sa croix de chevalier de Saint-Jacques, démontrant qu'il était ainsi devenu quelqu'un...

Au fond, l'informaticien en SSII est payé (assez cher relativement au reste de la population française) pour répondre à des problèmes qu'il est nécessaire de régler sous certains délais, sans que ceux-ci soient spécialement intéressants ou épanouissants pour lui. On pourrait se dire que le prix à payer pour la liberté de l'artiste, c'est d'être mal et irrégulièrement payé ; sauf que les artistes sont également mal payés quand ils répondent à des commandes. L'explication a donc ses limites.

L'absence de solidarité

La plus grande partie du budget d'un film français typique, me dit-on, va à la rémunération des acteurs, notamment des vedettes. Paradoxalement, c'est à la solidarité de l'ensemble des travailleurs salariés de droit privé que l'on faisait appel pour subvenir aux besoins des intermittents du spectacle. Je n'ai jamais entendu quiconque expliquer que nos acteurs les plus bankablespourraient contribuer aux besoins des artistes les plus nécessiteux. Les milieux artistiques ont parfois la réputation d'être « de gauche » (lire ici : soutiennent le candidat du Parti socialiste), mais ils n'ont guère de réputation de solidarité. D'ailleurs, quand on parle d'imposer à 75% les revenus dépassant un million d'euros par an, certains artistes dûment encartés à gauche s'émeuvent de cette fiscalité « confiscatoire ».

La rémunération des auteurs, y compris celle passant par les sociétés de perception et de répartition des droits telle que la SACEM, est basée sur une stricte proportionnalité des ventes et des revenus ; nulle « redistribution » ou si peu. Si certaines catégories d'auteurs peuvent bénéficier de subventions et aides diverses, tout est en revanche fait pour que celui qui « touche le jackpot » puisse toucher celui-ci : nul plafonnement, nulle péréquation. Le milieu artistique fonctionne donc selon un mode très capitaliste, si ce n'est qu'en bon capitaliste français, il veut à la fois le beurre de la subvention publique, et l'argent du beurre de la rémunération illimitée en cas de succès.

Comparons maintenant le milieu artistique avec deux autres milieux : la recherche scientifique et les sports. Commençons par la recherche scientifique. Comme le relève Gilles Dowek (Ces préjugés qui nous encombrent), sous l'Ancien régime, scientifiques et artistes devaient chercher de riches protecteurs, sauf le cas rare où ils disposaient de ressources personnelles. Les voies ont ensuite divergé. Les artistes ont obtenu une rémunération en fonction du succès : l'auteur de best-seller, le peintre à succès, le librettiste à la mode pouvaient vivre très confortablement, tandis que l'artiste plus confidentiel menait « la vie de bohème », terme élégant pour désigner la précarité ou la « dèche ». Les moyens de communication et de diffusion du XXe siècle ont permis l'installation du star-system : un unique artiste peut être connu de millions de clients, et donc toucher des revenus considérables, tandis qu'un artiste « confidentiel » a des revenus quasi-nuls. Le différentiel de revenus entre l'artiste vivant « la bohème » et l'artiste à succès est donc lui aussi considérable ; les artistes à succès le justifieront sans doute par leur « talent ».

Les scientifiques, quant à eux, ont obtenu une rémunération forfaitaire. La différence de rémunération entre un obscur enseignant universitaire de base et une vedette comme Cédric Villani, si elle existe, n'est pas considérable (une estimation rapide donne : la paye d'un universitaire français en fin de carrière, lauréat du prix Nobel ou équivalent, est au maximum 4 fois supérieure à celle d'un universitaire en début de carrière ; on est loin des différentiels du monde du spectacle, où les uns sont aux minima sociaux tandis que d'autres gagnent des millions). Le scientifique qui fait une grande découverte utile à la société, par exemple celui qui aurait découvert un traitement contre le cancer, s'il pourra éventuellement toucher un « intéressement » sur les droits des brevets associés, ne sera pas pour autant rémunéré comme une star de cinéma. Le monde scientifique est donc bien plus égalitaire que le monde artistique, du moins du point de vue de la rémunération.

C'est du monde sportif que le monde artistique se rapproche. Aznavour chantait qu'il se voyait déjà « en haut de l'affiche » : situation d'une infime minorité d'artistes. De même, le jeune qui pratique le football se voit avant-centre dans un club de Ligue 1, alors que ce type de situation bien rémunérée n'est possible que pour une infime minorité des sportifs. L'art comme le sport vendent du rêve : une minorité de stars, puis des cercles concentriques de rémunérations vite décroissantes. On notera d'ailleurs comment stars du show-biz et stars du sport finissent parfois par s'unir...

Des solutions ?

Tanxx souhaite que les artistes puissent compter sur une rémunération de base indépendante de leurs ventes. Envisage-t-elle un revenu minimal généralisé (que l'on appelle parfois « impôt négatif »), ou un système réservé aux auteurs, similaire à l'intermittence du spectacle ?

J'avoue une certaine préférence pour le premier système (le revenu attribué à quiconque, permettant de vivre chichement, en remplacement de la myriade d'aides sociales compliquées à gérer), dont j'aime la simplicité, mais je ne m'y connais pas suffisamment en économie ou finances publiques pour avoir une opinion ferme. Examinons maintenant le second système.

Le système des intermittents du spectacle était, dit-on, exploité par certaines grandes entreprises, notamment de télévision. Nous l'avons vu : dans d'autres domaines d'activités non continues, par exemple les prestations de service en informatique, les employeurs embauchent en continu leurs travailleurs, quitte à les payer à ne rien faire dans les périodes d'inactivité. Les entreprises du spectacle et du divertissement, quant à elles, pouvaient se permettre d'employer une même personne « en pointillé », et faire payer un supplément de rémunération par l'assurance-chômage, c'est-à-dire, in fine, par le reste des salariés et des employeurs de droit privé. Il s'agissait ainsi d'une subvention déguisée des autres travailleurs et des autres secteurs d'activité au profit notamment de la télévision privée, domaine qui n'est pourtant pas nécessiteux... Il conviendrait donc de réfléchir à qui un tel système profiterait indûment.

Se poserait également le problème de déterminer qui a la qualité d'auteur. Nous l'avons vu, la société abonde de gens qui se verraient bien écrivains alors qu'ils n'en ont pas forcément les qualités : doivent-ils tous être payés comme tels ? Faut-il avoir pu publier un certain nombre d'ouvrages à compte d'éditeur au cours des dernières années ? Quant à l'illustration, elle doit avoir sa part de Florence Foster Jenkins (Mme Jenkins voulait être soprano alors qu'elle ne savait pas chanter ; gageons qu'il y a des des gens qui s'imaginent peintres ou dessinateurs alors qu'ils ne savent pas peindre ou dessiner). Comment sélectionner ceux qui seront soutenus ? J'ai évoqué plus haut le cas des emplois scientifiques et de leurs rémunérations « forfaitaires » : rappelons que pour des recrutements CNRS dans des disciplines bien dotées comme l'informatique, il y a 25 candidats pour 1 poste, et encore ne considère-t-on que des candidats pourvus d'un doctorat (ce qui est déjà une lourde sélection). Faudrait-il mettre en place des concours pour sélectionner des « artistes officiels », et exiger — comme l'on exige des scientifiques — des rapports d'activité périodiques ?

L'exemple des SSII nous suggère un autre mode d'action : la création de sociétés de services artistiques, par exemple sous forme de SCOP, salariant des artistes qui répondraient à des commandes extérieures. Après tout, les grands peintres italiens travaillaient avec des ateliers, c'est-à-dire que lorsqu'on commandait une œuvre à un grand artiste, on savait qu'il serait aidé par des élèves et des commis ; ce ne serait donc qu'une version plus égalitaire de ce modèle. Curieusement, je n'entends jamais parler d'un pareil mode de fonctionnement. J'entends parfois parler de sociétés civiles de moyens (permettant par de mettre en commun des infrastructures telles qu'un atelier, voire un secrétariat ou un comptable), mais jamais de sociétés permettant de forfaitariser la rémunération — là encore, l'effet de l'individualisme du milieu artistique ?

(*) Je résume ici un point de vue courant dans la société et notamment les milieux réputés intellectuels, artistiques ou « littéraires », qui n'est pas forcément le mien.

PS Je suis prêt à parier qu'on commentera sur une faute de relecture, d'orthographe ou de grammaire, et non sur le fond. :-)