Parmi les reproches adressés au président Nicolas Sarkozy, l'un m'a fait quelque peu sourire : Nicolas Sarkozy — quelle horreur ! — aurait prononcé incorrectement le nom de famille de Roland Barthes, disant « bartesse » là où toute personne cultivée aurait dit « barte ».

Je me suis livré à deux petites expériences intéressantes, que j'ai trouvées instructives bien qu'elles manquent de la généralité statistique qui pourrait permettre d'en tirer scientifiquement une leçon sociologique générale (rappelons d'ailleurs que mes billets de blog n'ont pas la prétention d'être des articles scientifiques — mais je ne suis payé que pour rédiger ces derniers).

La première : j'ai demandé à une petite assemblée d'universitaires, de chercheurs au CNRS et de quelques administratifs s'ils connaissaient Roland Barthes. Seules deux personnes se sont signalées comme ayant entendu parler de Barthes, et encore, me l'a-t-on décrit comme un philosophe mort récemment (Barthes est décédé en 1980). L'un des collègues incapables de situer Barthes s'était pourtant moquée de Nicolas Sarkozy, coupable selon lui d'avoir confondu Barthes avec un footballeur (Fabien Barthez).

On pourra bien sûr m'objecter qu'une expérience ponctuelle ne vaut pas généralité, qu'il s'agissait d'universitaires de sciences donc pas forcément très cultivés, etc. Passons maintenant à la deuxième expérience.

J'ai exprimé publiquement (via le réseau social Twitter) l'opinion que ce reproche fait à Nicolas Sarkozy était peu pertinent :

  1. Connaître ou non l'œuvre de Roland Barthes ou la prononciation correcte de son patronyme n'a à peu près aucun rapport avec les fonctions de président de la République. C'est à peu près du même niveau que de s'étonner qu'il ne sache pas qui était David Hilbert : c'est une connaissance biographique spécialisée n'intéressant qu'un milieu restreint, à savoir ceux qui ont fait des études littéraires.

  2. En tout état de cause, et que l'on soutienne ou non Nicolas Sarkozy, ses connaissances sur Roland Barthes relèvent du point de détail. Si l'on est critique de son action, il y a des points bien plus importants à évoquer.

  3. L'argument « ah ah quel inculte il ne sait pas qui est Roland Barthes » risque de se retourner contre ceux qui le brandissent : le président de la République est élu par l'ensemble des citoyens français, dont l'immense majorité ne sait pas qui est Roland Barthes, et qui pourraient donc se sentir indirectement visés.

Cette expérience a réussi au delà de mes espérances. J'ai attiré des réponses d'un certain nombre de connaissances, visiblement atterrées par ma tolérance de l'inculture présidentielle. Résumons-les :

  1. D'accord, Hilbert c'est une connaissance spécialisée (« la première fois que j'ai entendu parler de Hilbert, c'est parce que c'était le nom du chat de David Madore » m'a dit une normalienne de mes amis), mais Barthes, enfin ! il est vraiment connu, y compris à l'international !

  2. Barthes a écrit Mythologies, un livre largement diffusé dans les bibliothèques. Il est relativement grand public.

  3. Barthes fait de toute façon partie de la culture générale que l'on peut attendre à pareil niveau de responsabilité.

Curieusement, pour autant que je m'en rappelle, personne n'a tenté de m'expliquer en quoi connaître l'œuvre de Roland Barthes avait une importance réelle pour la fonction de président de la République. Pourtant, on pourrait éventuellement argumenter que la lecture de Mythologies pourrait éclairer un responsable politique sur les connotations des mots, la construction d'images, de mythes, par la société et les médias, etc. Il est vrai, cependant, qu'il n'est pas besoin d'avoir lu Mythologies pour avoir conscience de cela, et que tout observateur un peu attentif et intelligent peut se faire pareilles réflexions.

La réflexion 3. est tautologique : il est bon de montrer qu'on a lu Barthes parce que c'est ce que l'on attend d'une personne d'un certain milieu, et on attend de ces personnes qu'elles l'aient lu parce qu'elles affectent de l'avoir lu. On est en plein dans la distinction : pour reprendre la terminologie de Barthes, l'œuvre qu'on est censée avoir lue est le signifiant, et le signifié est que l'on appartient au bon milieu et qu'on n'est pas un usurpateur (et ce indépendamment du contenu littéral de l'œuvre ou de son sens).

Les réflexions 1 et 2 me semblent dénoter une confusion il me semble assez courante chez les enseignants, et plus généralement chez les diplômés d'études supérieures, entre d'une part ce qu'ils ont appris lors de leurs études, ce qui les a intéressés, et d'autre part ce que chacun devrait connaître. (Confusion dangereuse chez les enseignants : croire que parce que quelque chose les a intéressés, elle devrait forcément intéresser leurs élèves, à moins que ceux-ci ne soient « abrutis ».)

Pour ma part, je n'ai lu de Roland Barthes que Mythologies et une sélection de textes couvrant sa carrière. Ce n'est pas inintéressant, surtout Mythologies, mais c'est verbeux, jargonnant, rempli de jugements mal justifiés assénés comme des évidences. (À ses débuts, en pleine mode du marxisme chez les intellectuels français, il parsemait ses textes d'assertions définitives sur ce qui relevait du monde bourgeois ou du « peuple » ; plus tard, on voit fleurir les interprétations psychanalytiques...) Cette œuvre est-elle d'une importance vitale, ou du moins notable. pour la compréhension du monde qui nous entoure, de notre société, des relations internationales, de l'économie, de nos limites physiques, des contraintes qui pèsent sur nous, bref, pour la formation du citoyen ? Je n'en suis franchement pas convaincu.

Nous pouvons ici rappeler les critiques visant Nicolas Sarkozy au sujet de sa réflexion selon laquelle il n'est guère pertinent d'interroger les candidats aux concours administratifs sur la Princesse de Clèves. Là encore, revenons à la question des fonctions que ces personnels seront amenés à exercer : dans la plupart des emplois administratifs, on exige ordre, sérieux, une certaine débrouillardise, une bonne capacité à lire et écrire le français actuel, et d'autres connaissances comme la langue anglaise ou la comptabilité. Exiger d'eux de pouvoir commenter un roman du XVIIe siècle portant sur les amours à la cour d'Henri II, c'est imposer une contrainte sans rapport avec les fonctions exercées : là encore, on est en plein dans la distinction.

Le point 1. relève également d'œillères franco-françaises. Une recherche Google sur les sites publiés en Chine populaire montre environ 198000 pages évoquant « Hilbert » (David Hilbert ayant laissé une trace importante dans les mathématiques, divers concepts sont nommés d'après lui), contre 77900 pour Barthes. Regardons les statistiques de lecture de Wikipédia : un sujet technique comme la transformée de Fourier (pas franchement grand public) a eu 107720 lectures sur la Wikipédia en anglais en mars 2012, contre 30033 pour la biographie de Roland Barthes.

De grâce. Si nous voulons avoir un débat politique, ayons-le, sur de vrais problèmes, pas sur la question de savoir si le président de la République pourrait briller en salle des profs.