Les récentes polémiques sur le rôle que doivent jouer, ou ne pas jouer, les NTIC (bref, les technologies informatiques) à l'école m'ont amené à repenser à une tribune publiée par Gilles Dowek et Jean-Pierre Archambault dans la Pravda de Corbeil-Essonne le Figaro, où ils se réjouissent de la réintroduction en terminale scientifique de l'option informatique, qui était jadis proposée au lycée mais a été supprimée à la rentrée 1992. Cette nouvelle option est ainsi décrite :

« Le programme s'articule entre une initiation technique (algorithmique, langages de programmation, architecture matérielle ...) et une réfléxion sur les grands enjeux sociétaux et juridiques liés à l'ère du numérique. »

J'ai parcouru la centaine de commentaires laissés sous cet article. Comme d'habitude pour les commentaires des sites de presse, une bonne partie d'entre eux sont incohérents ; subsistent toutefois des commentaires formulant des idées, critiques ou encouragements identifiables. Ceux-ci reprennent largement des critiques que j'ai entendues ailleurs, dans d'autres circonstances, concernant l'enseignement de l'informatique. Il me semble ainsi avoir lu des critiques semblables quand mon éminent collègue Gérard Berry avait été nommé professeur au Collège de France sur une chaire annuelle...

Un premier constat : une bonne partie des intervenant ne semblent pas avoir compris qu'il s'agissait d'un enseignement d'informatique, et non de bureautique, ou d'usage des nouvelles technologies pour la documentation et les loisirs. Les critiques fusent alors :

« Et puis utiliser les nouvelles technologies est d'une simplicité enfantine...à moins d'être un vieux dinosaure coupé de ces technologies depuis 30 ans, ce qui n'est pas le cas des nouvelles générations. »

Certains confondent même informatique, bureautique et dactylographie :

« au temps de la dactylographie les dactylos devaient savoir se servir du clavier d'une machine avec leurs dix doigts et même simultanément les yeux employés à lire le texte qu'elles étaient [chargées] d'écrire.Apprenez d'abord aux enfants a maitriser le clavier [...] avant de leur confier un outil informatique. »

D'autres encore n'ont pas compris que, malgré l'illustration imposée par le Figaro, représentant un enfant brandissant un smartphone, l'enseignement projeté s'adressera à des élèves de terminale :

« commençons par un bon crayon pour écrire le mieux possible et après on verra les machines , le petit sur la photo a mis des lunettes il a raison les yeux vont trinquer et le cerveau se vider. »

« l'informatique rend con. Les gosses ont plus besoin d'apprendre à lire et écrire correctement que d'informatique. »

Pour avoir un débat intéressant, il faut parler de la même chose. Il serait facile d'ignorer ces commentaires au motif que leurs auteurs n'ont pas fait l'effort minimum de s'informer ; il me semble pourtant qu'ils illustrent certaines conce ptions, certains préjugés, largement répandus y compris dans les milieux qui se veulent éduqués. Récapitulons-les :

  1. Une formation en informatique consiste à apprendre à se servir de traitements de textes, tableurs, navigation sur Internet et usage de gadgets.

  2. Il s'agit de savoir technologiques vite périmés, de sorte que quand les élèves sortiront de l'école, les choses auront déjà changé. Inutile donc de leur encombrer l'esprit.

D'autres intervenants s'attaquent à la place de l'informatique dans les connaissances : d'après eux, il s'agit d'une technique et non d'une science, technique d'ailleurs spécialisée et dont la connaissance n'est en rien indispensable à la formation de l'honnête homme ou de l'honnête femme en 2012 :

« Quant à l'enseignement informatique, n'en déplaise à certains nous pouvons le laisser en option dans les filiaires scientifiques, tout le monde ne se destine pas à être ingénieur (un juriste n'aura pas besoin de cours pour exercer un droit à l'oubli ou comprendre une signature électronique) et pas besoin de ça pour comprendre Hadopi (on peut encore réfléchir seuls et se documenter comme des grands). »

Permettez-moi une petite anecdote rapportée par un enseignant d'informatique à la fameuse université de droit Paris Panthéon-Assas : une bonne partie ses étudiants, futurs magistrats, croyaient qu'une signature électronique étaient une signature manuscrite scannée. Certains concepts de la cryptographie (chiffrement à clef publique, protocoles zéro-connaissance, protocoles de vote...) ne sont d'ailleurs pas simples à appréhender, au delà de leur simple mise en œuvre technique : la simple définition de ce qu'ils garantissent ou non pour l'utilisateur nécessite non seulement une certaine finesse d'esprit (dont je veux bien créditer les magistrats) mais aussi une certaine connaissance de haut niveau de l'informatique, des probabilités, etc.

En ce qui concerne Hadopi, il semble que de nombreuses personnes, y compris exerçant des responsabilités, qui interviennent dans le débat sur la protection des contenus en ligne ont une sorte de vision magique de l'informatique, des réseaux et de leurs mécanismes. Ils sont donc des cibles faciles pour ceux qui veulent vendre telle ou telle technologie de filtrage sans préciser ses limitations ou effets secondaires.

Il est vrai que l'informatique a une forte composante technique : tel langage de programmation a telle syntaxe et pas une autre, tel système fonctionne ainsi et pas autrement. Est-elle en cela différente d'autres disciplines ? L'orthographe et la grammaire françaises, c'est de la technique. La notation musicale et la pratique instrumentales, également. Et que dire de la dissertation et du commentaire composé ? Ne s'agit-il pas d'exercices largement codifiés, nécessitant, au delà d'un savoir, un savoir-faire spécialisé ?

D'autres critiques, enfin, s'émeuvent de ce que les cursus sont déjà chargés, peu cohérents et qu'on devrait mettre l'accent sur les fondamentaux :

« C'est bien. Sauf que dans le même temps on a des gamins qui sortent de l'école primaire sans savoir écrire, lire ou compter correctement. Il faut d'abord maîtriser les fondamentaux. »

« Pure démagogie. Pour espérer avancer dans les concepts outils de l'informatique il faut commencer par maîtriser le français, le sens des mots et des idées, le vocabulaire, la pertinence des mots choisis pour décrire certaines actions, ce qui permettra au passage d'être efficace dans d'autres langues. Bref pour former des informaticiens créatifs enseignez Racine, Molière, César et Platon. »

« Inutile et coûteux, ce ne sont simplement que des vecteurs rien ne remplace l'enseignement des fondamentaux, d'autant que ces gadgets auront disparus quand ces bambins sortiront de l'enfance »

Notons au passage que cette personne qui fait l'apologie de la culture classique s'est laissée prendre par la photographie inadaptée, et n'a pas lu ou pas compris l'article, qui parle d'enseignements en classe de terminale et non de bambins.

Cette critique, quoique outrancière, n'est pas sans fondement. On ne peut enseigner les mathématiques, l'histoire, la géographie.. et l'informatique qu'à des élèves capables de comprendre les énoncés et les documents soumis. Les enseignants du secondaire dans les quartiers défavorisés expliquent d'ailleurs que la difficulté de nombreux élèves, ce n'est pas les mathématiques en soit, par exemple, mais le français...

Enfin, certains s'émeuvent de ce que l'enseignement de l'informatique n'est, au fond, qu'une façon d'entraîner les élèves plus loin dans l'esclave technologique, qui rend stupide :

« Puis l'intérêt de l'informatique, des téléphones mobiles et autres matériels "haute technologie", c'est que comme ça les gens sont constamment connectés, et n'ont plus de temps de réfléchir à quoi que ce soit comme ça, et ça en arrange bien certains de régner sur une population de débiles mentaux :) [...]

— C'est un risque en effet. D'où la nécessité de considérer ces apports plus techniques en parallèle avec la formation à une culture plus large qui intègre les lettres et les humanités. »

Justement, l'idée de Gilles Dowek et Jean-Pierre Archambault est justement que c'est en donnant les clefs, les bases, du fonctionnement informatique, que l'on forme des utilisateurs intelligents, qui ne s'en remettent pas à la pensée magique et aux promesses des marchands.

Que l'on me pardonne une petite remarque, qui mécontentera sans doute certains : les personnes les plus esclaves d'une marque informatique sont à mon avis les fans d'Apple, lesquels sont justement nombreux chez les professeurs du secondaire... Quant à la réflexion, n'est-ce pas la télévision qui la tue le plus : dans de nombreux foyers, surtout des générations retraitées, elle est allumée du matin au soir, et son bruit empêche toute concentration.

L'incompréhension est patente. Ses causes sont sans doute complexes : mépris de personnes qui s'estiment cultivées pour les activités « techniques », couverture de l'informatique dans les médias très tournée vers les gadgets et le sensationnel, manque d'interventions publiques de la part des chercheurs du domaine...