On me signale cet article qui évoque un jeune chercheur, semble-t-il amateur, se penchant sur le déchiffrage de symboles préhistoriques.

Premier extrait :

L'ethnologue, E.L., a mis en ligne sur internet ses recherches le 1er février dernier, date de son anniversaire. Dans un carnet et une vulgarisation pédagogique de 24 pages en bande dessinée.

Deuxième extrait :

« L'Ossau dispose depuis le Bénou du plus grand panoramique, dès lors que le triangle fertile s'appuie sur les Pyrénées comme points de calcul », précise E.L. qui a transmis sa découverte au CNRS.

Commençons par cette dernière phrase. « Transmettre une découverte au CNRS » n'a guère de sens. Le CNRS est un organisme composé d'une multitude de laboratoires sur des thèmes variés, et dans chaque laboratoire il y a des chercheurs (du CNRS ou d'autres organismes, notamment des universités) disposant d'une grande autonomie scientifique. Autrement dit, vous adresser au CNRS en tant qu'organisme au sujet d'un problème scientifique n'a guère de sens : au niveau du siège du CNRS, vous trouverez des services administratifs, de communication ou de gestion scientifique de l'organisme, mais il n'y a personne chargé de réceptionner des « découvertes » ; il conviendrait plutôt de s'adresser à un chercheur spécialiste du domaine concerné. Peut-être est-ce que ce jeune chercheur a fait, mais ce n'est pas l'impression que donne l'article.

Insistons : « le CNRS » en tant que tel n'a aucun avis sur les découvertes scientifiques. Un chercheur au CNRS peut avoir un avis sur une découverte, un autre peut en avoir un autre, et en aucun cas ils ne sont tenus par une quelconque « ligne du Parti ».

Revenons maintenant au premier paragraphe. Le processus usuel de la diffusion de découvertes ou d'inventions scientifiques est le suivant :

  1. Optionnellement, le scientifique évoque ses travaux dans des séminaires, exposés, conférences, et recueille les avis et observations de ses collègues.
  2. Il écrit un ou plusieurs articles qui résument ses découvertes et inventions, ainsi que des justifications sérieuses permettant d'établir leur correction et leur véracité (par exemple, s'il affirme avoir fait une expérience, il doit la décrire avec suffisamment de détail pour qu'un collègue du domaine puisse la reproduire).
  3. Il envoie ces articles à des revues savantes spécialisées (par exemple, si vous travaillez sur les algorithmes, vous pouvez envoyer votre article à Transactions on Algorithms, une revue savante internationale sur ce sujet).
  4. La revue fait expertiser les travaux par des experts du domaine (par exemple, si vous travaillez sur la lactation chez la génisse, on enverra les travaux à des experts de lactation chez la génisse).
  5. Les experts vérifient que les choses sont, sinon exactes et correctes, du moins plausibles et bien justifiées, originales (vous ne pouvez pas republier des travaux déjà faits), et bien expliquées ; sinon, le scientifique doit revoir votre copie.
  6. Les travaux sont publiés. Les autres scientifiques du domaine, ou de domaine proche, peuvent éventuellement lancer un débat à leur sujet, comparer votre approche avec celle d'autres personnes, lancer des vérifications...
  7. Au bout d'un certain temps, le consensus de la communauté scientifique se forme.
  8. In fine, ces nouvelles découvertes et inventions peuvent prendre place dans l'enseignement et la vulgarisation.

De nos jours, un processus plus rapide existe : au lieu d'envoyer son article à des revues et attendre l'expertise et la publication (qui peuvent prendre de quelques mois à plusieurs années), le scientifique le met en ligne, par exemple sur un site comme arXiv. Le débat scientifique peut alors débuter.

En revanche, il est généralement mal vu de vouloir communiquer directement auprès du grand public et des médias en court-circuitant les étapes précédentes. Pourquoi ?

Il est inévitable, et tout à fait humain, que des scientifiques et, a fortiori, des amateurs, commettent des erreurs ou du moins aient raisonné avec trop de légèreté. Même dans des domaines très « exacts » comme les mathématiques, il arrive que des scientifiques chevronnés croient tenir une découverte, pensent avoir prouvé un fait, et que c'est lors des exposés, de l'expertise avant publication, ou des débats après publication que l'on découvre des faiblesses dans l'argumentation, voire que l'on débusque un résultat faux.

S'adresser d'abord au grand public et aux médias, c'est donc agir comme si l'on ne pouvait pas se tromper et ignorer d'avance toute critique, y compris constructive, du reste du monde scientifique.

Par ailleurs, je relève que j'ai souvent lu dans les médias des histoires d'amateurs faisant des découvertes que les spécialistes n'avaient pas faites, mais il me semble que la plupart du temps, la baudruche se dégonfle. (*) Un minimum d'éthique du journalisme aurait donc dû imposer un peu de prudence à la République des Pyrénées. Mais sans doute le but de cet article n'est pas de parler de science, mais de raconter une histoire autour d'un historien amateur local...

(*) À l'exception des astronomes amateurs chevronnés, qui parfois « tombent » sur un phénomène inhabituel.