Connaissez-vous le service « Turc mécanique » (le nom fait allusion à un objet historique, aucun rapport avec les vrais turcs) d'Amazon ?

Il s'agit d'un système permettant de distribuer à distance à des humains, de façon automatisée, des tâches répétitives réalisables via Internet (transcription de documents, catégorisation de photographies, etc.). Les travailleurs sont rémunérés à la tâche, le barème de rémunération étant fixé par celui qui propose le travail à réaliser.

Bien entendu, pareil système permet de contourner allègrement les législations sur le travail, puisque rien ne garantit que le travail soit payé au moins au salaire minimum ; d'ailleurs, quel salaire minimum appliquer, vu que le système permet d'employer à distance des travailleurs résidant en Inde ou autres pays à bas revenu moyen ? J'ignore également si Amazon tente d'éviter l'emploi de mineurs.

Curieusement, j'ai vu assez peu d'articles sur le sujet dans la presse française ; peut-être est-ce que parce que l'interface du « MTurk » est en anglais. Je n'ai trouvé que cet article du Monde Diplomatique. Cet article affirme que le « MTurk » est utilisé par des chercheurs en linguistique, qui ont besoin de traiter de vastes corpus sans avoir les moyens de rémunérer des employés pour cela, et met en garde contre pareil usage.

Apparemment, une justification couramment avancée pour les tarifs bas souvent pratiqués pour les travaux ainsi distribués est qu'il s'agit, pour la plupart des « employés », d'un hobby et non d'un travail. Pareil système se rapprocherait donc du fonctionnement de sites comme Wikipédia, qui ne rémunèrent pas leurs « contributeurs »... ou encore d'associations comme la Croix Rouge ou la Protection Civile, qui fonctionnent à l'aide de bénévoles, pour des travaux parfois assez pénibles (gardes de nuit). Deux différences notables : le contributeur à Wikipédia travaille sur les sujets qu'il choisit lui même et dans un but (au moins théorique) d'intérêt général, le travailleur du « MTurk » travaille sur des sujets imposés dans l'intérêt privé du donneur d'ordres.

On pourrait croire que pareilles confusions entre travail et hobby sont le fruit d'Internet et de l'affaiblissement de la frontière travail / vie privée que celui-ci induit. Il me semble que le phénomène est plus ancien. Après tout, dans la recherche en sciences humaines et sociales, il est de tradition de ne pas payer les doctorants, ceux-ci devant trouver d'autres sources de revenus pendant la durée de leur thèse (par exemple, être professeur dans le secondaire). Pour la petite histoire, j'ai créé un tollé lorsque j'ai fait remarquer à un sociologue médiatique que s'il voulait des doctorants dans son laboratoire, il faudrait les payer ! (*)

Pareil système fait évidemment fantasmer ceux qui envisagent de remettre à plat les rapports sociaux. Parmi les idées : installer des stations de travail MTurk dans les villes américaines, afin que les mendiants puissent gagner de l'argent. Personnellement, je doute du réalisme de cette proposition, sachant qu'une bonne partie des mendiants souffrent de problèmes d'alcoolisme ou autres qui excluent qu'ils puissent mener à bien des activités qui, quoique répétitives, nécessitent une certaine attention intellectuelle... Pareilles idées débouchent sur des discussions assez convenues sur le salariat, avec le retour des thèses libérales (voire anarcho-capitalistes ?) selon lesquelles le salaire minimum est un frein à l'emploi et un facteur de paupérisation, vu qu'il empêche l'emploi des personnes à qualifications très limitées.

Je me demande si tout ceci ne nous suggère pas, au fond, que la cohésion sociale devrait être assurée par un revenu minimal de base (impôt négatif ?) et par des prestations sociales, attribués sans condition ou presque (disons, résidence légale), ni bureaucratie excessive, et qu'alors les règles régissant l'emploi pourraient être considérablement simplifiées. J'avoue être assez incompétent pour juger des limites et inconvénients d'un pareil système.

(*) On me dira que la thèse profite à l'intérêt du doctorant, je réponds qu'elle profite également au laboratoire et à l'encadrant de thèse : le premier peut lister les travaux du doctorant dans ses bilans, lesquels conditionnent sa survie ou du moins son financement, le second peut au minimum mentionner ses encadrements de thèse dans son dossier de demande de prime d'excellence scientifique, ex prime d'encadrement doctoral et de recherche... laquelle n'est typiquement pas attribuée en l'absence de doctorant.