D'après son auteur, le BD-blog « Les histoires du Pirate Sourcil » vient de subir une censure par les autorités policières et judiciaires. Il n'est apparemment poursuivi pour aucune infraction, mais on lui a ordonné de retirer 5 planches de bandes dessinées, traitant de pédophilie.

J'ai consulté les 5 billets en question. Il ne s'agit aucunement de pédopornographie, même dessinée : les actes sexuels sur mineurs ne sont que suggérés, la plupart du temps indirectement. Pour tout dire, je ne les trouve pas amusants. Plaisanter sur les penchants sexuels du défunt Michael Jackson et les scandales de pédophilie dans l'Église catholique ? Un peu facile, non ? Qui plus est, l'histoire est volontiers répétitive, du type « des enfants se retrouvent dans une situation scabreuse, un adulte s'interpose, on s'attend à ce qu'il règle la situation mais en fait il est lui aussi du côté malfaisant ».

Bref, c'est assez lourdingue, sans même avoir à souligner l'aspect choquant du sujet. Pierre Desproges disait que l'on pouvait rire de tout ; mais, s'il est possible de faire des plaisanteries faciles sur des sujets consensuels, il importe de faire preuve d'une certaine finesse lorsque l'on aborde des sujets aussi sensibles.

Quelques constats :

  • Le fait d'être lourdingue et répétitif ne rend pas illicite une publication. Tenez, le Canard Enchaîné a, dans son dernier numéro, fait en de nombreux exemplaires à peu près la même plaisanterie : « Jean-Louis Borloo, dont on connaît le penchant pour le vin, à Veolia, marchand d'eau ? Ah ah ah. ». Ah ah ah en effet, merci.
  • L'évocation indirecte de viols de mineures est répandue dans l'art classique : on trouve dans les musées de nombreux tableaux du type « Pan poursuivant des nymphes » ; qu'est donc Syrinx, si ce n'est une adolescente poursuivie par un libidineux homme d'âge mûr, et qui se suicide plutôt que de céder à ses avances ?
  • Les plaisanteries sur Michael Jackson et les prêtres catholiques coupables d'atteintes sur mineurs sont largement répandues dans la société française. Un périodique comme Charlie Hebdo les a abondamment reprises.
  • Des bandes dessinées avec des plaisanteries du même genre sont en vente libre (peut-être restreinte aux majeurs) : si je ne m'abuse, Gros dégueulasse, de Reiser, contient une planche où un homme évoque des sodomies de petits garçons (j'ai lu cet ouvrage il y a environ 18 ans, je peux me tromper...).

J'ignore donc quel raisonnement juridique précis s'applique, qui justifier de censurer ce BD-blog et pas les autres documents évoqués ci-dessus.

Je suis au passage effaré que tant de commentateurs sur ce blog disent que c'est normal que ces billets soient censurés parce que « choquants », ou qu'on confisque et fouille le matériel informatique de l'auteur, sans s'interroger sur les raisons légales avancées. La liberté d'expression, c'est notamment et surtout la liberté de dire ce qui choque certains : il n'y a pas de liberté particulière à pouvoir dire ce qui ne mécontente personne !

La seule explication plausible que j'ai, qui justifierait un traitement différencié du blog de « pirate sourcil » par rapport à Charlie Hebdo, par exemple, est qu'il s'agirait d'une publication destinée à la jeunesse et donc soumise à un régime juridique plus strict. Il s'agit d'une bande dessinée (associée dans l'esprit de nombreuses personnes quasi-exclusivement à l'idée de publication jeunesse), en style ligne claire avec des personnages animalisés (un style donc assez « jeunesse »), la présentation générale (« les histoires du pirate sourcil » avec un personnage animalisé qui lit) rappelle (parodiquement, mais la parodie est-elle sensible pour un enfant) les « histoires du Père Castor » ou similaire, et il n'y a pas d'avertissement particulier avant d'accéder au site : toutes ces raisons pourraient justifier un pareil classement. J'avoue ignorer les détails du régime particulier des publications destinées à la jeunesse.

J'apprécierais donc en savoir plus sur les critères utilisés. En effet, il est clair qu'en raison de la réprobation quasi-unanime de la pédophilie, les plaisanteries ou dessins douteux l'évoquant sont une cible facile pour la censure (qui osera s'opposer à la défense de l'enfance ?) ; aussi sont-ils un bon indicateur de ce qui nous attend dans d'autres domaines, un peu comme le canari, plus sensible que les humains aux émanations toxiques, prévenait les mineurs de fond d'une asphyxie imminente. La règle, en France, est la liberté d'expression : les exceptions à cette liberté doivent (devraient ?) être motivées par l'intérêt public et la protection des personnes ; le mauvais goût ne fait pas de victime !