Le député UMP Christian Vanneste a récemment défrayé la chronique par ses propos, notamment en niant que des français aient été déportés pour homosexualité pendant la Seconde Guerre mondiale. Je ne suis pas historien et encore moins connaisseur de cette question, aussi je m'abstiendrai de commenter cette affirmation. Le reste des propos de M. Vanneste, en cette occasion comme dans d'autres, me paraissent plus intéressants.

Un part importante de mon travail consiste à séparer le grain de l'ivraie en matière de raisonnement logique. C'est un intérêt non seulement professionnel, mais également personnel. Je suis donc particulièrement sensible aux propos qui se veulent une démonstration savante (M. Vanneste est, avant d'être politicien, enseignant de philosophie, et s'exprime avec une certaine recherche) mais qui contiennent une importe faille logique.

M. Vanneste soutient la théorie suivante, que je vais essayer d'exprimer sous forme synthétique :

  1. L'homosexualité ne permet pas la reproduction [NdDM : sauf à utiliser des moyens d'insémination, pas forcément très sophistiqués ; rappelons que des lesbiennes s'auto-inséminent à l'aide d'une pipette et d'un ami complaisant].

  2. La reproduction est nécessaire pour la continuation de la société. Si on veut avoir des jeunes pour payer les retraites et assurer les services nécessaires aux personnes âgées, il faut avoir des enfants.

  3. L'homoparentalité est rare ; les couples homosexuels sont souvent appelés, outre-Atlantique, « dual income, no kids » (deux rémunérations, pas d'enfants), un style de vie rémunérateur en terme de paye et de carrière [NdDM : il en est de même des couples hétérosexuels mariés sans enfants].

  4. L'homosexualité, si elle venait à se généraliser, signerait la fin de la société.

Jusque là, le raisonnement se tient, même si certains détails sont critiquables. Nous en arrivons au saut logique, soit le moment où l'on tire une conséquence d'une hypothèse qui ne la démontre pas.

  1. L'homosexualité est donc un mode de vie inférieur.

Une base du raisonnement logique est qu'un même raisonnement doit pouvoir s'appliquer à tout objet qui vérifie les mêmes hypothèses. Autrement dit, si l'on admet comme valide le raisonnement de M. Vanneste, on doit admettre que tout mode de vie qui, s'il venait à se généraliser, signerait la fin de la société, est inférieur.

Le mode de vie du clergé catholique, qu'il soit régulier ou séculier, inclut le célibat. Les prêtres, moines et moniales catholiques n'ont pas d'enfant. La prêtrise et le monachisme catholiques, s'ils venaient à se généraliser, signeraient la fin de la société. (*) En suivant M. Vanneste, bon catholique, il s'agit là de modes de vie inférieurs.

L'étape de raisonnement incorrecte est bien entre 4 et 5. Il y a, en effet, bon nombre de comportements sociaux parfaitement admissibles, voire bénéfiques à la société tant qu'ils sont en proportion limitée, qui seraient délétères s'ils étaient généralisés. Par exemple, j'exerce un métier intellectuel ; si tout le monde faisait comme moi, il n'y aurait plus de boulangers et de personnel d'entretien, et notre vie serait difficile à court terme.

Un raisonnement bien plus correct serait : « on doit décourager tout mode de vie désirable par la plupart des individus, notamment présentant un effet d'entraînement, et qui, s'il venait à se généraliser, signerait la fin de la société ».

Prenons un exemple. L'intérêt de chacun est de payer le moins possible pour les services et biens qu'il veut se procurer. À moins d'être d'une grande rectitude morale, la tendance, si l'on est entouré de fraudeurs impunis, est de frauder soi-même. Naturellement, le système tend alors vers une situation où la quasi-totalité de la population fraude (celui qui ne fraude pas se retrouve à supporter un fardeau disproportionné), et l'on obtient une société en faillite (toute ressemblance avec des évènements récents...). Il importe donc que la fraude soit découragée à la fois socialement et pénalement.

La différence avec l'homosexualité saute aux yeux. Même dans l'hypothèse où la société admet l'homosexualité comme un mode de vie valable et n'exerce pas de discrimination ou de répression contre elle, un hétérosexuel n'a aucune raison de devenir homosexuel (alors que, répétons-le, un non-fraudeur dans une société où la fraude est répandue, en suivant la pente de la facilité, devient un fraudeur, phénomène qui tend à généraliser la fraude).

De même, il n'y a aucun danger que la prêtrise et le monachisme mettent en danger la société française actuelle : les vocations sont rares de nos jours. (La situation serait bien sûr différente dans une société où les monastères disposent de biens importants, perçoivent des dîmes, et où la prêtrise est un moyen de faire carrière comme un autre, et entrer au monastère est éventuellement un moyen d'échapper à la misère. Ce constat a motivé jadis certaines critiques contre les institutions catholiques.)

Je n'ai hélas pas le temps d'analyser les autres contradictions du discours de M. Vanneste. Je vais simplement en pointer une : M. Vanneste promeut d'une part la cohésion sociale à petite échelle, sans intervention de l'État, via les liens familiaux, et d'autre part considère que les couples homosexuels ne doivent pas disposer de moyens de s'unir stablement. Ne vaut-il pourtant pas mieux un homosexuel en couple, qui peut bénéficier du soutien de son compagnon en cas de problème, qu'un homosexuel seul qui devra se reposer sur la solidarité nationale ?

Je peine à croire que M. Vanneste, enseignant de philosophie, n'ait pas perçu les incohérences de ses raisonnements. Il y a pire que mal raisonner : il y a le faire volontairement.

(*) Illustrons encore plus particulièrement cet exemple. J'habite à quelques dizaines de kilomètres du monastère de la Grande Chartreuse. Il s'agit d'un grand ensemble de bâtiments, situé dans une « zone de silence » au cœur du massif de la Chartreuse ; n'y vivent que vingt moines. Il est clair que pareil mode de vie ne passe pas à l'échelle : si une proportion un tant soit peu non négligeable des 60 millions de français se retirerait chacun dans une petite maison dans un « désert » humain, non n'aurions plus d'espaces naturels... Ceci ne veut pas dire que ce que font les chartreux est mal ou doit être désapprouvé.