En effet, connaître un peu un domaine, sous une forme très simplifiée, peut donner l'illusion de bien le comprendre ; combinée au sentiment de supériorité d'en savoir plus sur ce sujet que la majorité de la population, elle est redoutable. Avec plus d'expérience, vient la sagesse et le sentiment qu'on ne comprend en fait pas grand chose.

La bande dessinée Saturday morning breakfast cereals résume ce phénomène par cette courbe :

Quelques constats personnels :

  • Certaines personnes ne connaissent de la physique que des visions vulgarisatrices mâtinées de philosophie ou sociologie des sciences, typiquement les paradigmes de Kuhn. Cela donne parfois des réflexions hautaines, du style « vous êtes bien naïf : les vérités scientifiques sont sujettes à changement ; regardez, avec Einstein et la mécanique quantique, on a changé les bases de la physique ». Pareille réflexion omet que la grande majorité des chercheurs et ingénieurs qui travaillent dans des domaines liés à la physique font de la bonne vieille mécanique newtonienne, car à leur échelle d'énergie, de vitesse, de distance, etc., celle-ci donne d'excellents résultats ; pas de bouleversement remettant en cause les vérités patiemment établies. Autrement dit, avoir un peu entendu parler de philosophie des sciences, sans avoir une idée un peu précise des concepts évoqués, fait proférer des stupidités.
  • De même, « le » théorème de Gödel est mis à toutes les sauces. Les théorèmes d'incomplétude de Gödel sont des résultats assez techniques, dont l'interprétation correcte suppose la compréhension de concepts abstraits comme « axiomatisation adéquate » et « système formel de preuves ». (*)
  • Il en est de même du concept de « géométrie non-euclidienne » : il existe autour de ce concept un bavardage considérable, qui rend inintelligible des choses pas si compliquées que cela.
  • Pareil encore avec le nucléaire. Une connaissance superficielle de la sécurité des réacteurs peut faire proférer, avec assurance, des affirmations du style « on peut arrêter un réacteur en quelques secondes, et les réacteurs sont pris dans une enceinte de confinement en épais béton armé, résistant aux chutes d'avion, donc pas de problème ». Une connaissance plus approfondie du sujet montre que divers dispositifs nécessaires au refroidissement du réacteur arrêté sont situés hors de l'enceinte, et donc peuvent être endommagés, par exemple par un tsunami.
  • Si vous ne connaissez de la physique et de la chimie que la série Mac Gyver, vous pourriez croire que vous pouvez synthétiser des produits dans votre cuisine, voire essayer de le faire et de consommer les produits résultants. Quiconque a fait un peu de chimie un tant soit peu sérieusement sait que, quand on essaye par exemple de synthétiser du paracétamol ou de l'aspirine (produits blancs), avec du matériel adapté et des produits sources adaptés, on finit parfois par obtenir des poudres colorées. Autrement dit, n'essayez pas à la maison..
  • Un quidam m'a récemment affirmé qu'il n'y avait aucun problème pour transmettre des messages de façon sécurisée, vu les moyens de « cryptage » actuels, et m'a invité à me renseigner sur la cryptographie. Visiblement, il lui a échappé que, malgré la sûreté des primitives de chiffrement, il y a encore des problèmes de distribution de clef, de side-channel attacks, de protocoles... (**)
Les exemples cités par SMBC sont assez parlants. Prenons celui de la tomate. Celui qui sait que, botaniquement, la tomate est un fruit, va reprendre celui qui en parle comme d'un légume, du style « mon ami, vous êtes bien naïf ». Or, le concept de légume n'est pas un concept botanique, mais culinaire : il n'y a donc aucune contradiction entre être botaniquement un fruit et culinairement un légume. Qui plus est, cela n'est pas le seul cas où l'acception scientifique d'un terme ne colle pas à son acception courante : ainsi, ce que nous appelons couramment le « poids » d'une personne est en termes physique sa masse. La différence entre le semi-instruit et le vraiment instruit s'illustre alors : vous ne verrez jamais de chercheur en physique ou domaine apparenté reprendre quelqu'un parlant du poids d'un humain...
Ma conclusion : la plupart du temps, quand quelqu'un invoque Gödel, la mécanique quantique, les paradigmes de Kuhn, ou autre concept vulgarisé, la plupart du temps, c'est un pédant qui ne sait pas ce qu'il dit.
(*) Je connais raisonnablement bien les gödéleries, et pourtant j'ai peur de dire des bêtises (par exemple, quand il s'agit de l'appliquer à ZF/ZFC).
(**) La cryptographie est justement un domaine où j'en sais suffisamment pour savoir qu'il est facile de faire des bêtises quand on n'a qu'une connaissance superficielle du domaine, ce qui explique sans doute le grand nombre de protocoles plus ou moins troués qui ont été déployés.