On m'a parfois expliqué la difficulté de l'expression en sciences sociales par le fait que les mots usuels sont chargés de connotations « grand public », de sorte qu'il est parfois préférable d'utiliser d'un certain jargon. Je me suis rendu compte du même problème... avec l'usage des mots « vrai » et « faux ».

Pour l'informaticien praticien, faux et vrai ont les deux valeurs d'un type énuméré dit des « booléens ». On aurait pu également prendre respectivement 0 et 1, voire Castor et Pollux ; mais noter un type « dioscuri » dans un programme nuirait sans doute à sa lisibilité. Les mots « vrai » ou « faux » ne sont guère connotés.

Pour l'informaticien théoricien, ou le mathématicien, « machin est vrai » veut généralement dire « il existe quelque part une démonstration informelle que machin est vrai, laquelle pourrait s'exprimer dans l'axiomatique de Zermelo-Fraenkel si on en avait le courage, avec éventuellement usage de l'axiome du choix », voire « et en plus j'ai une telle démonstration sous la main ». « Machin est faux » veut généralement dire que « non machin est vrai » ; en pratique, machin est souvent un théorème quantifié universellement (« tout polynôme à coefficients entiers a une racine complexe ») et la preuve de son contraire consiste souvent en l'exhibition d'un contre-exemple (« ça ne marche pas avec les polynômes constants non nuls »). Si l'informaticien ou le mathématicien est féru de théorie de la preuve, ou de logique intuitionniste, le « faux » est une formule qui intervient dans la définition de la négation et qu'on ne peut pas construire ex nihilo. Le mot « faux » n'emporte guère de connotation négative, à part que si quelqu'un dit souvent des choses fausses avec assurance, il est vite perçu comme un guignol (en revanche, conjecturer des choses fausses, ou se tromper de temps à autre dans une démonstration, n'est pas en soit un signe de guignolitude : même David Hilbert a conjecturé des choses qui se sont révélées fausses... et peut-être que même Donald Knuth a écrit des choses fausses !).

Pour l'avocat, le « faux » sous-entend la volonté de tromper, comme dans « faux et usage de faux ». Je me suis un jour fait reprendre par un Maître Eolas courroucé, qui me reprochait de lui avoir fait remarquer qu'une de ses affirmations était « fausse » : d'après lui, j'aurais dû dire « inexact ». Pour le mathématicien, il n'y a rien de méchant à faire remarquer qu'une affirmation est fausse car elle souffre d'un contre-exemple, pour le juriste, le terme « faux » a une connotation frauduleuse.

Comme mon collègue et ami David Madore l'a déjà fait remarquer, l'emploi du mot « vrai » dans le contexte de raisonnements du type théorème de Gödel provoque parfois des questionnements du type « mais qu'entendez-vous par vrai ». J'ai donné plus haut la définition de « vrai » entendue par les affirmations du type « le premier théorème de Gödel dit qu'il existe une affirmation vraie de l'arithmétique de Péano que celle-ci ne démontre pas »... Toutefois, ce qu'entendent souvent ceux qui parlent des gödéleries sans trop avoir approfondie le sujet, c'est qu'il existerait une formule de l'arithmétique qui serait une espèce de vérité transcendante que les mathématiques ne sauraient démontrer. C'est vrai et c'est faux... (no pun intended). C'est vrai, parce que tout système de raisonnement commence par une base de faits admis comme axiomes. C'est faux, parce que la vérité de la sentence de Gödel s'entend par « vérité dans le modèle standard de l'arithmétique », que ce modèle standard et les théorèmes qui vont bien dessus sont construits, derrière le discours informel du mathématicien, dans la théorie des ensemble de Zermelo-Fraenkel, et qu'au final, la « vérité » est relative à l'acceptation implicite des axiomes de Zermelo-Fraenkel, voire à la croyance en l'évidence des propriétés des entiers naturels (« Dieu nous a donné les entiers naturels, nous construisons le reste. »).

Vu la difficulté à employer des mots comme « vrai » ou « faux », je n'ose imaginer celle d'employer des mots comme « valeurs » ou « civilisation ».