On nous dit que la finance, c'est compliqué, que la crise, c'est compliqué, que c'est la faute aux subprimes, à Moody's ou à je ne sais qui encore. Il me semble pourtant que les choses sont assez simples — mais peut-être me trompé-je, aussi j'attends les commentaires de mes fidèles lecteurs.

  1. Cela fait quarante ans que les parlements de divers pays occidentaux, dont la France et les États-Unis, votent des budgets en déficit, c'est-à-dire qu'ils dépensent plus que ce qu'ils lèvent en impôts et compensent le reste par des emprunts.
  2. Quelles que soient les prétentions des partis de droite au monopole du « réalisme » et de la « responsabilité » en matière fiscale et économique, pareille politique a été menée aussi bien par la « gauche » que par la « droite ».
  3. Cette politique, dans les faits, se traduit par d'une part le maintien de dépenses élevées au profit de la clientèle (au sens de la Rome décadente) des partis politiques (exemple : industriels de l'armement aux États-Unis, notamment avec les Républicains), d'autre part par l'absence de volonté de lever des impôts en volume correspondant (maintien de niches fiscales multiples, suppressions de charges, etc.).
  4. Les partis de gauche et de droite diffèrent, sur les dépenses, non pas sur l'esprit (continuer à dépenser l'argent que l'on n'a pas levé) mais sur les groupes sociaux bénéficiaires.
  5. L'esprit est, fondamentalement, de laisser les problèmes gênants à régler par les générations suivantes : c'est ainsi qu'une bonne partie de la génération 1968, après avoir bénéficié d'embauches à tout crin dans la Fonction publique au début des années 1970, est parti en retraite à 60 ans et des poussières... laissant les dettes accumulées et leurs retraites à payer par les actifs.
  6. Vu que le même esprit règne largement au sujet du réchauffement climatique, on peut mal augurer de ce qui va suivre.
  7. Cet esprit peut en partie s'expliquer par le fait que l'on accède au pouvoir à plus de 50 ans. Ceux qui ont creusé la dette dans les années 1970, 1980, 1990 sont pour la plupart morts ou en retraite ; certains souffrent de trouble de la mémoire !
  8. La cause fondamentale des problèmes fiscaux est donc la même que celle des problèmes d'une bonne partie des ménages surendettés : on veut maintenant des produits, des services, des équipements que l'on aimerait payer plus tard, et l'on cède à la facilité du crédit.
  9. La mentalité de la vie à crédit du gouvernement est tellement entrée dans les mœurs que quand, ponctuellement, sous Lionel Jospin, le déficit a été moins grave que prévu, on a décrit cela comme une « cagnotte » à dépenser immédiatement.
  10. La situation est pire en France qu'aux États-Unis, car les États-Unis savent rebondir économiquement, tandis qu'en France on ne sait pas.
  11. La situation est exacerbée par la surenchère des partis, de gauche comme de droite, qui se positionnent en opposition au système gouvernemental (Parti de Gauche, Front national) : ils font des propositions encore plus éhontées que celles des partis dits de gouvernement, car ils savent qu'ils n'auront pas à les tenir.
  12. Les propositions budgétaires des divers partis tablent le plus souvent sur des perspectives de croissance optimistes, voire exagérément optimistes, et donc sont irréalistes (les ingénieurs en informatique retrouveront ici la tendance à sous-estimer la durée de développement des logiciels en partant sur l'hypothèse qu'il n'y aura aucun problème de mise au point). Elles pointent des dépenses, mais sont souvent vagues ou anecdotiques sur les économies. À droite, elles reposent souvent sur des théories non étayées que telle ou telle réforme sociale ou fiscale augmenterait la compétitivité de l'économie et donc les rentrées d'impôts.
  13. Tout ceci repose au fond sur l'analyse électorale suivante : le français, à quelque niveau qu'il soit, pense généralement que sa rémunération et les services publics dont il bénéficie sont mérités, et que le riche c'est celui qui gagne 2,5 fois son salaire.
  14. La France est fragmentée : chacun soupçonne, à tort ou à raison, que les réformes épargnent indûment tel ou tel groupe social (le chauffeur de taxi incriminera « les fonctionnaires », le fonctionnaire incriminera « les patrons », etc.). Dans ces circonstances, tout le monde s'arc-boute sur ses petits privilèges (demandez aux taxis tant adeptes du libéralisme au sujet des « fonctionnaires » s'ils accepteraient la libéralisation de leur secteur...).
  15. Dans ces circonstances, on se demande qui va bien pouvoir dire franchement aux français qu'il va falloir à la fois monter les impôts, supprimer des dépenses, et que non ça ne touchera pas que les autres ?
  16. Historiquement, les États sortent de la spirale du surendettement soit en payant en monnaie de singe (assignats, etc.) soit par la guerre, soit par la spoliation des créanciers (emprunts russes). La première solution est inapplicable dans le système de l'Euro, la seconde ne correspond pas (heureusement) à nos mœurs actuelles, la troisième est probablement inapplicable sans grand chambardement de politiques. Que faire ?

PS On me reproche que ce billet n'explique pas que le problème est un problème de la recette (baisses d'impôts pour les riches) et non de la dépense. Ce billet explique pourtant la démagogie de droite qui consiste à accorder diverses baisses d'impôts tout en maintenant élevées certaines dépenses, et donc la meilleure illustration est la politique du Parti Républicain aux États-Unis depuis 1980 et Ronald Reagan : dépenses militaires somptuaires (équipements coûteux, guerres à l'autre bout du monde...), baisses d'impôts accompagnées de baisses symboliques de dépenses (baisser le budget fédéral de la culture ou de l'éducation, matières qui aux États-Unis relèvent essentiellement des états fédérés, ce n'est pas cela qui va réduire le déficit).