Pierre Dukan est un auteur à succès, promoteur d'une méthode censée faire maigrir par un régime hyperprotéiné. Il a récemment fait la proposition suivante en matière d'enseignement secondaire :

« Mettre en place une option « poids d’équilibre » au baccalauréat rapportant des points d’option pour ceux qui arrivent à garder un indice de masse corporel compris entre 18 et 25 entre la seconde et la terminale serait un bon moyen de sensibiliser les ados à l’équilibre alimentaire. »

Je pense que cette proposition est fort malvenue.

Il me semble tout d'abord que celle-ci introduit une grave discrimination. Je n'ai pas eu le temps de faire une recherche bibliographique sur le sujet, mais il me semble que la corpulence est dans une certaine mesure une affaire de génétique. Ainsi, dans certaines îles du Pacifique, les populations, adaptées depuis fort longtemps à un régime pauvre, présentent une forte tendance à l'obésité maintenant qu'elles s'alimentent « à l'occidentale ». Étudiant, j'avais un camarade très maigre, qui pourtant s'empiffrait largement ; son père était si maigre qu'il avait été réformé du service national.

Introduire une notation au pro-rata de l'indice de masse corporelle reviendrait donc à favoriser ceux qui ont un patrimoine génétique favorable à la maigreur, et à défavoriser ceux qui ont un patrimoine génétique favorable à la corpulence. On pourra m'objecter, bien entendu, que les performances physiques et sportives sont également influencées par la génétique et par des caractéristiques physiques (e.g. pieds plats) hors de contrôle du lycéen, et que l'éducation physique est pourtant une discipline obligatoire et comptant aussi bien au baccalauréat qu'au concours d'entrée à l'École polytechnique...

Ensuite, la relation des adolescents à la nourriture, à la corpulence et à la maigreur, est compliquée. Nous avons des obèses, mais nous avons également des anorexiques. Quelles seraient les conséquences psychologiques d'une pareille notation ?

Surtout, et cela est mon objection la plus importante en tant qu'enseignant il me semble que ce n'est le rôle ni de l'école ni de l'université de noter les élèves sur leur mode de vie, en tant que celui-ci n'a pas d'influence sur leur activité scolaire. Le baccalauréat sanctionne une formation générale, donnant accès à l'enseignement supérieur, ou une formation professionnalisante. On voit mal le rapport avec l'attribution de bons ou mauvais points concernant la vie personnelle des élèves et étudiants, ou leur mode de vie sain ou malsain. Je pourrais admettre, à la limite, des enseignements de diététique dont la notation serait basée sur une évaluation des connaissances acquises, mais il ne s'agit pas ici de cela.

La tentation est pourtant grande de transformer école et université en dispensateurs d'une sorte de catéchisme du bon petit français qui ne saoule pas, qui ne télécharge pas illégalement, qui ne se drogue pas, qui n'a pas de comportements sexuels à risque, qui mange bien, etc.

Fitter, happier, more productive , comfortable , not drinking too much , regular exercise at the gym (3 days a week).

Ainsi, Mme Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur, avait proposé la mise en place de « modules d'enseignement sur les risques et les comportements addictifs, qui pourront compter dans l'obtention du diplôme ».

Encore peut-on objecter que le téléchargement illégal relève du délit de contrefaçon, que l'alcool est une cause de mortalité sur les routes, etc. ; mais quelle motivation à culpabiliser institutionnellement les élèves en surpoids, comme si ceux-ci ne souffraient pas déjà de la comparaison avec les modèles photoshopés des publicités ?

Exagéré-je ? J'ai déjà rapporté ici l'agacement d'une étudiante sans histoire face à des questions indiscrètes de la médecine universitaire sur sa vie personnelle et intime.

Nous chargeons l'École, et maintenant l'Université, de missions qui à mon avis ne sont pas de leur ressort. L'Éducation nationale s'appelait jadis « Instruction publique », et c'est là en effet son rôle : instruire. Elle a en revanche bien plus de difficulté à éduquer, ce qui inclut non seulement l'instruction de connaissance, mais l'acquisition de pratiques, de modes de vie... Dans le même temps, nous privons les enseignants de toute modalité d'action efficace : ainsi, un enseignant de lycée technique m'expliquait dernièrement qu'il avait une minorité d'élèves qui empêchent les autres de travailler par leur comportement (bavardage continuel et bruyant, notamment), mais qu'il ne pourrait rien faire car il n'a le droit d'expulser un élève que s'il présente un danger pour les autres !

L'école n'est probablement pas le meilleur lieu pour faire passer des messages à tonalité morale. Les adolescents ont tendance à prendre ce que disent les enseignants pour du prêchi-prêcha. Par ailleurs, son fonctionnement, de nature autoritaire et bureaucratique, trouble le message. Ainsi, si l'on envisage de mettre en place un module de sensibilisation à tel ou tel problème, on sait qu'il y a risque d'absentéisme si celui-ci n'est pas obligatoire, donc on prévoit un examen ou une feuille de présence — ce qui ajoute un aspect coercitif indésirable. Une anecdote : au lycée, nous avions reçu convocation pour une réunion obligatoire à midi. Il s'agissait en fait d'une étude nutritionnelle, et l'intervenant a commencé son discours en nous remerciant d'être volontaire pour celle-ci...

Revenons-donc aux fondamentaux. Si un étudiant est en surpoids, c'est son affaire ; s'il cherche de l'aide, il doit pouvoir la trouver facilement, mais on ne saurait le lui imposer ou en tenir compte dans sa notation. S'il boit, il doit pouvoir trouver de l'aide, mais, tant que cela n'a pas d'influence sur son travail scolaire (absentéisme, venue aux cours ou aux stages en état d'ébriété), l'université n'a pas à s'en mêler.

N'alourdissons pas le fardeau de l'enseignement scolaire et universitaire alors que, faute de moyens, de bonne organisation et de règles de fonctionnement adaptés, ils n'accomplissent que difficilement leur mission de base. Avant de vouloir régler les comportements extrascolaires, occupons nous déjà des comportements et activités scolaires !

PS : Si on veut réellement faire des avancées de santé publique dans les établissement scolaires, je suggère quelque chose de peu glamour, mais essentiel : la mise en place de sanitaires en nombre suffisant, équipés décemment (pas de WC à la turque), avec la lumière qui fonctionne, et disposant de savon et de papier toilette. Je connais plusieurs établissements, dont certains sont très réputés, où aller au petit coin nécessite d'avoir le cœur bien accroché...

Message au passage à la SNCF : je paye cher des billets de TGV, j'aimerais que le lavabo des toilettes fonctionne... parce que pour le moment, il est probable que l'on trouve des traces douteuses et pleines de bactéries sur vos poignées, faute de pouvoir se laver les mains !