On entend souvent dire que les scientifiques et ingénieurs, par exemple les informaticiens, se désintéressent de la vie de la Cité ou ignorent le fonctionnement de ses institutions. Pourtant, aujourd'hui, le journal Libération publie une tribune sur le fonctionnement du Sénat français au regard du droit constitutionnel... signée par 8 auteurs, dont plusieurs informaticiens. L'un des auteurs, normalien, est d'ailleurs auteur d'une remarquable thèse de doctorat sur la compilation, dont j'étais d'ailleurs rapporteur (le monde est petit).

À première vue, rien ne rapproche l'informatique et le droit. Pourtant, dans les deux cas, il s'agit de définir des règles formelles censées produire un résultat humainement bénéfique et acceptable, avec le minimum d'équivoques. Une différence cruciale est cependant qu'en droit, on peut se reposer sur les juges et les autres acteurs pour faire quelque chose de raisonnable en cas de règles contradictoires ou vagues, tandis qu'en programmation, ce genre de faiblesses se traduit le plus souvent par un dysfonctionnement.

Il y a pourtant un domaine de l'informatique qui est très semblable au droit : l'écriture et l'interprétation des normes et standards. Voici les points communs entre ceux-ci et la loi :

  1. Dans les deux cas, on procède par accumulation de couches, souvent sans grande réflexion sur la cohérence, mais certains trouvent éventuellement le moyen d'en faire une grande théorie, comme si le Législateur ou le comité de normalisation avaient une grande vision.

  2. Dans les deux cas, la rédaction par comité produit des documents indigestes, reflétant les marottes et pressions catégorielles des uns et des autres.

  3. Dans les deux cas, on peut se retrouver à tenter de faire rentrer l'état de l'art actuel dans des textes écrits dans un autre contexte, et prévoyant des cas largement tombés en désuétude.

  4. Dans les deux cas, la compatibilité ascendante contribue à l'alourdissement général.

  5. Dans les deux cas, ce qui est écrit dans les textes officiels n'a pas forcément si grande importance, si l'usage est de faire autrement.

  6. Dans les deux cas, vous pouvez poser une question précise et avoir divers experts très catégoriques pour vous fournir des interprétations incompatibles les unes avec les autres.

  7. Dans les deux cas, ce sont les lobbies qui souvent écrivent les textes. (Pour les standards, on se passe du passage par la chambre d'enregistrement.)

  8. Dans les deux cas, il faut avoir la patience de suivre de multiples renvois, parfois à des documents différents qu'il faut payer pour obtenir.

  9. Dans les deux cas, il faut oublier la morale.

  10. Dans les deux cas, s'il y a une vraie absurdité, il faut plutôt faire confiance au temps et à l'obsolescence qu'à la réforme.

  11. Dans les deux cas, il faut une certaine subtilité et assister à une foule de réunions avec beaucoup de bavardage.

J'en conclus que les informaticiens qui ont une certaine expérience du maniement de standards sont très bien armés pour faire du droit, un préliminaire étant d'oublier la vision bisounours que l'on en apprend à l'école. On devrait donc encourager les passerelles de l'informatique vers le droit.

(Si vous voulez des exemples : le sujet de la tribune visée ci-dessus est l'usage du « vote de groupe » au Sénat français, parfaitement anticonstitutionnel — voir points 5 et 9. En informatique, voir les divergences d'interprétation sur la légalité par rapport à la norme C99 (ISO 9899:1999) de la compilation habituelle des opérations flottantes sur x86 (point 6), soldées par le fait que de toute façon les compilateurs font d'une façon et n'ont pas l'intention de changer (point 5)et que dans quelques décennies l'architecture x86 sera obsolète (point 10), du moins l'espère-t-on.)