Il m'arrive parfois de relever des politiques publiques avec lesquelles je suis en désaccord, ou encore des déclarations d'élus et d'autres responsables politiques que j'estime malheureuses, décalées ou ignorantes. Si je ne m'interdis pas de le faire parfois avec une certaine ironie, il me semble ne pas excéder les limites du bon goût et du droit.

J'ai dernièrement émis quelques objections à l'encontre des déclarations à l'Assemblée nationale de deux députés. L'une d'entre eux, Martine Billard, m'a fait l'honneur de me répondre, suite à une discussion d'ailleurs assez intéressante avec un nouveau lecteur. Je ne nommerai pas l'autre, car je ne voudrais pas voir transformer mes propos, qui se veulent tirer des généralités à partir d'une anecdote, en critique ad hominem de telle ou telle personnalité politique contre laquelle je n'éprouve aucune animosité.

Une connaissance, jusqu'à peu encartée a gauche, m'a pris à partie en déplorant que j'attaque des personnes qui justement seraient les mieux à même de faire progresser les causes que je défends et qu'ainsi je fasse le jeu de la droite, et au final m'a accusé de penchants « totalitaires ».

Pour tout dire, j'ai été assez surpris de ses réactions. Il me semble que j'ai un lectorat, et donc une influence, limités et absolument sans commune mesure avec ceux d'un député, surtout d'un député membre de l'équipe d'un des principaux candidats à la présidence de la république. Il y a une totale asymétrie entre ses déclarations à l'Assemblée nationale, ou ailleurs, et les miennes. Peut-être ai-je réagi maladroitement ou excessivement à une déclaration politique elle-même maladroite, mais je n'exerce pas les mêmes responsabilités : ce que je dis pendant mes heures de loisir n'a pas le même impact que ce que dit un député pour justifier de son vote. Je me suis donc ouvert de ma surprise auprès de cette connaissance.

Le monde n'est pas binaire. On peut brocarder gentiment une personnalité politique, critiquer factuellement ses propos, sans que cela signifie que l'on lui voue une haine inextinguible. On peut désapprouver sa ligne sur un point d'intérêt particulier sans estimer que cela implique de voter contre elle, ou de faire voter contre elle. Loin de moi les réactions du type « Je voterai contre Lionel Jospin car il a supprimé une petite réduction fiscale à laquelle je tenais », que m'ont rapporté des amis militants dans l'équipe de campagne de ce retraité de la politique. Le raisonnement binaire, c'est de refuser toute critique de son propre camp au motif que cela favoriserait l'autre ou constituerait une approbation de ses positions — et pourtant, que n'entend-on pas « tu critiques l'UMP, mais qu'on fait les Socialistes », comme si l'horizon de la politique devait se limiter au binaire UMP/PS ?

Mon interlocuteur m'a alors expliqué que, certes, il me rendait grâce de mon insignifiance en termes absolus, mais a affirmé que je jouissais d'une certaine influence auprès d'une micro-communauté, celle des libristes, et que les élections se gagnent sur l'intégrale de la longue traîne des micro-communautés. Traduit en termes moins mathématiques, les élections se gagnent sur la somme des préoccupations des intérêts particuliers de petits groupes.

Il me semble qu'il s'agit là d'un mode de fonctionnement dangereux en démocratie, certes pratiqué par les gouvernants, qui aboutit à donner à chaque micro-groupe plus ou moins influent sa mesure, sa subvention, son exonération, son monopole, etc. Quelle hypocrisie que de se plaindre ensuite de l'obésité des lois, de la multiplication des niches fiscales, ou du dérapage des dépenses...

La critique de mes propos modérés comme dénotant un certain totalitarisme m'a rappelé ces propos de responsables politiques critiquant une transparence « excessive » de la vie publique que certains voudraient imposer. Ces critiques ne sont pas infondées : moi-même je n'apprécie pas que l'on monte en épingle, pour s'en gausser, des erreurs de vocabulaire comme la fameuse « bravitude » de Ségolène Royal, ou que l'on sorte de leur contexte des propos tenus dans des réunions en petit comité. Cependant, là, il était question de propos tenus en séance publique à l'Assemblée nationale...

Nul ne force quiconque à se présenter aux élections législatives. Autrement dit, si l'on en a assez de voir analyser les propos que l'on tient dans le cadre de ses fonctions officielles d'élus, on a le choix de démissionner, ou de ne pas se représenter. J'ai alors consulté la biographie de l'élu en question : bien que celui-ci ait vingt ans de plus que moi, il semble n'avoir travaillé que deux ans en dehors de la politique.

J'ai lu des explications selon lesquelles la politique moderne nécessitait des élus professionnalisés et donc un personnel politique permanent. Il y a des arguments en faveur de cela. La contrepartie est la peur de devenir rien à la prochaine alternance. De là découlent le cumul des mandats, les sinécures offertes à certains déçus, etc.

En attendant, je ne peux m'empêcher de penser à un dessin de Gérard Mathieu, où l'on voit un homme en costume-cravate-lunettes expliquer sentencieusement qu'il est difficile de gérer les choses, et une jeune femme, type Antigone, expliquer « on ne vous a rien demandé ».

PS On me fait remarquer qu'il y a bien pire que les députés que j'ai gentiment égratignés dernièrement, par exemple cette dame, sur laquelle je me pose quelques questions que la courtoisie exclut de rapporter ici.  Certes.