Lorsque je voyage, ou que je lis la presse étrangère, j'ai parfois l'image d'une France à la traîne technologiquement. Pourtant, je travaille moi-même avec plusieurs entreprises de haute technologie installées en France (Airbus, EADS, STMicroelectronics), et la qualité des ingénieurs et chercheurs français est reconnue internationalement dans les milieux professionnels (j'exclus ici les journalistes de la presse grand public). Comment expliquer ce contraste ?

L'explication me semble être que les grandes entreprises de haute technologie ne produisent pas des produits utilisés directement par les particuliers. Airbus fait des avions, mais ceux-ci sont achetés par des compagnies aériennes ; le passager se moque bien s'il voyage sur un Boeing 737 ou un Airbus A320. STMicroelectronics fait des microprocesseurs pour téléphones portables et décodeurs multifonction télévision, mais ceux-ci sont intégrés dans des produits qui portent d'autres marques (je serais bien en peine de savoir si tel téléphone Samsung ou Nokia contient ou non un processeur ST).

En revanche, aux États-Unis il y a des entreprises qui proposent des produits et des services directement utilisés, par exemple Google et Apple, cette dernière entreprise ayant d'ailleurs un fan-club qui m'a toujours surpris et qui témoigne des liens qu'elle entretient avec le public. Ce sont ces noms que les journalistes et commentateurs voient et prennent en compte.

Très bien, mais pourquoi la France ne produit-elle pas plus de produits emblématiques de haute technologie ?

Je n'ai pas d'explication toute faite, mais voici quelques pistes :

  • Nous avons en France une culture de la grande industrie qui fait de grands projets : le nucléaire, Airbus, le BTP, la fusée Ariane... pas de l'industrie qui fait des produits qui tiennent dans la main.
  • On a longtemps méprisé la micro-informatique parce que ça ne fait pas sérieux. Ça sert à faire tourner des jeux ! L'informatique qui compte, c'est le plan calcul, ce sont les supercalculateurs pour prototyper les armes nucléaires...
  • Les grandes entreprises françaises ont la culture de la subvention pour leur R&D : crédit impôt-recherche, projets européens, projets ANR... et monopolisent ces financements (enfin, à ce que je vois, je ne prétends pas avoir une vue d'ensemble). Je n'ai jamais vu de PME dans un projet ANR. Par comparaison, Microsoft Research est entièrement financée par un budget spécial de Microsoft (à l'exception de son centre parisien, co-opéré avec l'INRIA !).
  • Lorsque l'on propose en France un service innovant destiné au grand public, il y a immédiatement des pleureuses qui disent que c'est nul, que cela ne peut pas fonctionner, que cela n'a pas d'intérêt, ou que cela va mettre en danger telle ou telle profession et qu'il faut donc l'interdire ou le réglementer. Voir par exemple les controverses autour de Google, Wikipédia, Wikimedia Commons ou Amazon. (Mention spéciale pour ceux qui disent défendre la Culture et la Civilisation, et qui souvent défendent des intérêts catégoriels.)
  • L'ingénieur ou le scientifique qui voudrait monter une start-up en France est confronté à un maquis de réglementations (il suffit de voir comment c'est compliqué pour une association d'employer légalement un salarié...), bien plus ésotériques que la technologie.
  • Il peut trouver des financements pour se lancer, mais ensuite, il y a manque de financements pour se développer. L'idéal est donc de revendre son entreprise à une grosse société américaine (cf ILOG, racheté par IBM, ou PolySpace, racheté par The Mathworks, pour prendre deux exemples proches de moi).