Mes lecteurs savent que j'ai certaines réserves concernant la lutte contre la pédopornographie en ligne. Non que j'approuve la diffusion de films, de photographies de viols d'enfants, ou la clémence envers ceux qui les ont tournés ou qui y ont figuré comme agresseurs. Ce dont je m'inquiète, c'est quand cette lutte dépasse le cadre qu'elle était censée avoir.

Rappelons la justification de la lutte contre la diffusion de la pédopornographie : celle-ci met en scène des enfants violés, exploités, victimes ; on ne va pas faire d'eux deux fois des victimes en permettant le trafic de leur image ; de plus, la rétribution des producteurs de pédopornographie, que ce soit par des paiements ou par le troc dans des réseaux criminels spécialisés, encourage la production de nouveaux documents pédopornographie, donc la commission de nouveaux crimes.

On a donc mis en place des services chargés d'ordonner le blocage ou la censure de pareils contenus en ligne ; certains médias dénoncent les entreprises liées à Internet censément clémentes envers ces activités illicites. Il y a malheureusement parfois dérapage.

  • J'ai mentionné ici comment l'Internet Watch Foundation britannique avait bloqué l'accès à Wikipédia en voulant bloquer l'accès à une image... présente depuis 30 ans sur des pochettes d'un album de hard rock en vente libre (Virgin killer, de Scorpions). Un nu d'enfant de mauvais goût, fait pour choquer (et donc vendre des albums), mais à mon avis non pornographique.

  • Mentionnons également les tentatives de certains de faire passer pour de la « pédopornographie » les nus d'enfants photographiés par Lewis Caroll et hébergés sur le site Wikimedia Commons. Une certaine presse d'extrême-droite américaine avait alors tenté de faire passer Wikimedia Foundation pour sympathisante de la pédophilie.

  • Enfin, récemment, des services de gendarmerie de la plateforme PHAROS auraient demandé la suppression d'une case d'une bande dessinée en ligne, sous peine de poursuites. Il s'agissait d'humour noir sur la pédophilie, mais il me semble que l'image considérée n'était nullement pédopornographique : le mauvais goût n'est pas encore un délit ! (Rappelons au passage qu'une bande dessinée pédopornographique peut être sanctionnée comme telle, cf Cass. Crim. 12/09/2007)

Les mécanismes de pareilles actions mériteraient d'être étudiés et explicités ; voici mon hypothèse.

Il me semble qu'il existe fort peu de pédopornographie accessible par serveurs Web « classiques » ; en 16 ans d'accès à Internet, je n'en ai jamais vu (je suppose que les contenus illicites s'échangent principalement via des sites louches, hébergés sur des botnets ou via des VPN ou TOR, ou encore via le peer-to-peer, ou peut-être encore via des fichiers chiffrés sur des sites tels que MegaUpload). Il y a donc peu de sites pédopornographiques à bloquer. En revanche, il y a un vivier bien plus important de sites proposant des contenus plus ou moins choquants, mais probablement licites. La tentation est donc grande d'étendre le domaine de la lutte et de « faire du chiffre », afin de pouvoir justifier d'une activité tangible et statistiquement répertoriable et afficher des résultats flatteurs. (*) C'est ainsi que l'Internet Watch Foundationse félicite d'avoir fait supprimer 87000 pages pédopornographiques en 15 ans d'existence ; nous ne saurons pas combien relevaient véritablement de l'abus d'enfant et combien étaient simplement de mauvais goût.

Puisque nous parlons de statistiques, il faut rappeler qu'on donne habituellement la proportion suivante : 80% des abus sexuels d'enfants sont commis dans le cercle familial. Autrement dit, nous devons prendre garde à nous laisser bercer par des annonces tonitruantes de succès dans la lutte contre la cybercriminalité et la pédophilie sur Internet : non seulement, une partie de cette action pourrait bien viser à côté de la cible, mais surtout toute cette agitation occulte le fait que le problème principal n'est sans doute pas sur Internet.


(*) Que l'on ne voie pas ici une critique hypocrite des services de polices ou d'autres organismes. C'est un fait général que si l'on mesure l'activité d'un organisme ou de ses personnels par des indicateurs chiffrés, le réflexe sera de vouloir optimiser l'indicateur, parfois et souvent au détriment de la qualité du travail fourni. C'est notamment le cas si l'indicateur agrège sans discrimination des actions qualitativement différentes. Nous avons maints exemples de cette tendance, y compris dans la recherche scientifique... Cependant, une fois ce travers humain identifié, il nous appartient d'en tenir compte et de ne pas nous laisser berner.