Caricature
Par David Monniaux le vendredi, novembre 4 2011, 23:05 - Enseignement - Lien permanent
Je me méfie des articles de presse où, pour personnaliser un mouvement, on choisit quelques individus, intimant au lecteur l'idée que ceux-ci sont représentatifs.
C'est ainsi que la lecture de l'article de Libération « Les Indignés quittent la Bastille pour la Défense » nous propose une « Allisson » dépeinte en ces termes :
keffieh au cou ... 24 ans, tout juste diplômée de socio, aspirante chercheuse mais pour l’heure précaire, elle porte la même amertume que tant d’autres: «J’ai l’impression d’avoir tout fait comme il fallait, et je me retrouve sans avenir, à faire des jobs de caissière.»
C'est un peu un profil caricatural, non ?
(Hint : Je pense que cela relève d'une assez profonde inconscience que de faire des études universitaires pour devenir « chercheur » et se retrouver fort dépourvu à 24 ans de ne pouvoir y arriver. Des places de chercheur, il y en a très peu, y compris dans les disciplines bien dotées en poste comme l'informatique. Quand on parle de concours comme ceux du CNRS dans une discipline, c'est de quelques postes à l'échelle nationale.
J'ose donc espérer pour cette jeune fille que le résumé inhérent à l'écriture d'un article de presse ait déformé sa pensée et son positionnement.)
Commentaires
Outre la déformation « journalistique », je ne pense pas que cela soit un avis si caricatural que ça. Pour moi, il y a au moins deux aspects à prendre en considération :
1. L'idée bien implantée que seuls les diplômes déterminent une certaine « réussite sociale ». C'est un point renforcé avec les discours portant sur l'égalité des chances qui n'insistent pas sur ses limites si elle n'est pas accompagnée de mesures pour plus d'égalité sociale. (À ce propos, ce texte de François Dubet expose bien ce problème --- il n'est pas sourcé du tout, mais il y a un livre de son auteur qui doit l'être.)
2. L'idée que l'université, en plus de son activité de construction des savoirs et quelques autres, insère effectivement dans le monde professionnel. Il me semble qu'on a un peu oublié de dire que toutes les filières ne sont pas nécessairement sur un même pied d'égalité face à cette mission nouvelle ; et que les entreprises n'ont pas pour autant changé leurs habitudes de recrutement.
Le « tout fait comme il fallait », s'il est verbatim, se passe de commentaire… surtout pour une diplômée de sociologie.
Encore une diplômée qui pense que diplôme = emploi.
J'avais vu l’équivalent sur le site e-brain avec plein de beaux cerveaux stupéfaits de ne pas trouver de travail.
J'ai eu même une discussion avec ma belle-sœur qui n'arrivait pas à trouver du travail avec sa maitrise en sciences cognitives ("tu te rends compte et comment font ceux qui n'ont qu'un CAP ?").
Un gros diplôme, ça peut aider, mais faut pas rêver !
Ce n'est pas caricatural, c'est consternant comme comportement. A sa décharge, je croise tous les jours la nouvelle secrétaire de mon labo (dotée d'un Master Linguistique) un peu dégoutée du rapport étude/paye.
C'est vrai que c'est d'autant plus caricatural que je me souviens avoir lu il y a déjà quelques années que la moitié des diplômés de sociologie d'Europe l'étaient en France. Et c'est vrai que parfois, les étudiants se lancent dans des études un peu "par défaut" sans trop savoir ce qu'il pourront faire plus tard.
Après, il y a un autre phénomène, c'est que les employeurs ont tendance à vite bloquer les gens dans des cases, sans forcément laisser leur chance à des jeunes qui n'ont peut-être pas le bon diplôme mais au moins la tête bien faite.
J'ai bien vu une fois un mec qui avait un master pro en électronique et faisait CDD sur CDD en vente de téléphones portables ou autres...
Caricaturale aussi la réaction de CTPjano. Je n'ai rien contre un peu d'élitisme, mais il y a sans doute un juste milieu entre un poste de chercheur au CNRS et sécrétaire/caissière/chômeur, non?
Certains Français sont décidément bien mesquins, tout heureux à l'abri de leur poste de fonctionnaire de pouvoir cracher à la figure des chercheurs d'emploi. Il me semble pourtant qu'un pays qui n'a que quelques postes à offrir aux soi-disant meilleurs (ou peut-être simplement plus chanceux, ou mieux cornaqués...) et rien aux autres n'ira pas bien loin.
Si un gros diplôme ne vous suffit pas, que faut-il de plus? De l'expérience? Il est bien connu que de la même manière qu'on ne prête qu'aux riches, on ne laisse la chance de faire ses preuves qu'aux personnes déjà bien intégrées au système. Exemple dans la recherche: pourquoi sous prétexte que je n'ai pas de poste permanent ne puis-je pas postuler à des ANR?
Alors selon vous, que <b>comment</b> fallait-il faire? Tous faire de l'informatique dans le but d'aller travailler chez Google? M'est avis que cela ne suffira pas à éponger nos 10% de chômeurs diplômés du supérieur <a href="http://insee.fr/fr/themes/tableau.a...">(source)</a>. Et surtout, cela ne fera pas une société équilibrée.
@ Oraj
Je constate simplement que certaines formations "garantissent" plus facilement un job que d'autres. Faire, par exemple des études de droit ou de médecine facilite l'entrée dans la vie professionnelle. Je n'ai pas dit non plus qu'un médecin ou un avocat débutant gagnait 4-5000 € par mois.
"Si un gros diplôme ne vous suffit pas, que faut-il de plus?" : de l'expérience en effet (dans l'industrie, les postes de responsabilité ne sont confiés qu'à des gens ayant fait leurs preuves, et pas à des jeunes sortant d'études longues), de la motivation, des appuis, etc.
C'est vrai, je suis fonctionnaire au CNRS. Il m'a fallu non seulement un diplôme mais aussi de l'envie pour intégrer cet organisme (ou administration) et j'en suis fier. De plus, je ne crois pas que ma principale activité soit de dénigrer les "petits diplômes" et favoriser les "mieux cornaqués". Et si vous le permettez, je ne crache à la figure de personne.
Oraj et CTPjano, il me semble que vous avez raison simultanément.
D'un côté, il existe un déficit d'étudiants dans des formations supérieures scientifiques (sciences de l'ingénieur, typiquement) qui contraste avec les problèmes de débouchés des filières littéraires.
D'un autre côté, il existe aussi un problème de recrutement par les entreprises, qui hésitent à prendre des profils inhabituels. Je vois cela dans mon entreprise, bien que je sois dans un service particulièrement ouvert (trois docteurs en physique théorique et deux docteurs en économie sur les vingt personnes du service).
Les deux éléments jouent l'un sur l'autre : combien de diplômés de sociologie pensent à postuler sur des postes de RH, de marketing ou de relation client, où pourtant leur connaissance des normes et comportements sociaux pourrait être valorisée ? Combien de diplômés de linguistique songent que leur maîtrise de la langue leur donne un avantage considérable dans les métiers de la communication ?
Un petit complément sur le sujet, dans le cas des États-Unis :
http://graphicsweb.wsj.com/document...
@CTPjano
Je vous sais gré de ne pas cracher à la figure des jeunes diplômé(e)s dans la réalité! J'ai simplement trouvé votre commentaire un tantinet méprisant envers ces jeunes diplômés. Vous admettrez qu'il ne suffit pas "d'un diplôme et de l'envie" pour intégrer un institut comme le CNRS (j'ai les deux, plus de l'expérience, et force m'est de constater que de multiples autres paramètres - que je ne maîtrise pas - entrent aussi en jeu).
Je ne doute pas que vous soyez très compétent dans votre domaine et que vous puissiez en tirer à juste titre de la fierté, mais admettez aussi que la soixantaine de candidats derrière vous ne l'étaient pas forcément beaucoup moins. C'est la même chose au concours de médecine.
Enfin, si on ne peut vous tenir pour responsable de l'état de l'université et du marché du travail, je trouve un peu désolant de lire sous la plume d'un chercheur que les études longues (autres que le droit et la médecine) ne servent à rien, même dans l'industrie... Et que ce soit vrai d'un point de vue purement utilitariste ne me console pas vraiment (pour l'avenir économique et démocratique de notre pays).
Enfin, vous aurez beau jeu de rappeler que vous n'avez mentionné que des disciplines "marginales" économiquement comme les sciences cognitives, la linguistique, la sociologie, mais je ne vois pas pourquoi ces cerveaux seraient plus mal préparés qu'un ingénieur à apprendre un métier sur le tas et assumer des responsabilités dans une entreprise.
@ Mathieu P
Très juste. Outre le problème du nombre de places disponibles, je pense aussi qu'il y a un gros problème d'aiguillage à l'entrée et à la sortie des universités. Ce problème n'est pas forcément facile à résoudre et à planifier, mais encore une fois, ce sont les mieux renseignés par leur réseau social ou familial qui ont le plus de chance de s'y retrouver.
Le point de vue de CTPjano ne me semble considérer que des cas hyperspécialisés où "études=métier". Or il existe une énorme zone grise où l'adéquation n'est pas si simple. Poussons sa logique plus loin: organisons une sélection très tôt, les entreprises font leur marché et assurent elles-mêmes la formation de leurs recrues!
CQFD: l'université ne sert à rien, les enseignants chercheurs non plus!
Oraj : Le fait que beaucoup d'entreprises n'acceptent pas qu'un nouvel employé doit être formé fait partie du problème. On se retrouve dans un jeu où universités et entreprises se renvoient la balle, les unes estimant qu'elles forment les étudiants à acquérir des compétences, et qu'elles n'ont pas à subordonner leurs programmes aux désidératas changeants des entreprises, les secondes estimant que c'est à l'université de donner aux étudiants les compétences requises pour être productifs dès l'embauche.
@Oraj
"je trouve un peu désolant de lire sous la plume d'un chercheur que les études longues (autres que le droit et la médecine) ne servent à rien, même dans l'industrie" Vous avez raison ! et moi aussi malheureusement mais j'aurais dû préciser l'industrie (et l'administration) française. Mes étudiants (ie ceux qui me subissent en formation doctorale) n'ont que peu de problème à se placer hors France où le titre de docteur à une valeur. De même pour des élèves de formation pré-bac en Allemagne ou aux Pays-bas par exemple.
Mathieu P a raison lui aussi, j'ai souvent (très souvent) entendu des industriels me dire : "mais pourquoi enseigner ça ?". C'est certain, l'histoire de Louis XIV n'a pas grand chose à voir avec la nanotech.
Pour les études de droit, devenir un avocat est de moins en moins un bon "placement".
http://www.lefigaro.fr/actualite-fr...
Le débat sur les filières qui ne servent à rien me rappelle ce que je lisais hier soir : c'est le latin qui aurait inspiré à Von Neumann l'idée du langage informatique qu'il a conçu (étant sur un blog d'informaticien, je m'excuse par avance si j'ai mal compris l'apport de Von Neumann).
D'où cette phrase de l'auteur qui m'a bien fait rire : "
Children and even some adults still sometimes ask, "What is the use of learning Latin?" Henceforth the answer should be : it could give you a sufficiently tidy mind to grow up and invent something logical like the modern computer".
@Thomas: John von Neumann a proposé une architecture de fonctionnement d'ordinateurs, à une époque où ceux-ci en étaient à leurs balbutiements. À cette époque, on ne parle pas encore de langages de programmation, qui arriveront une douzaine d'année plus tard, avec FORTRAN.
Il me semble en effet probable que l'apprentissage de disciplines demandant une certaine rigueur ordonnée (latin, théorie musicale, mathématiques, etc.), est propice à l'apprentissage de l'informatique. Ceci dit, je pense que, quitte à enseigner la rigueur, on pourrait enseigner directement la programmation. J'espère que je ne trahis pas la pensée de mon collègue Gilles Dowek en la résumant ainsi : la programmation, c'est une matière où l'étudiant se trouve directement confronté à la faiblesse de son raisonnement, à ses inattentions, à sa confusion, à la différence entre ses souhaits et la réalité, parce que la machine, parfaitement objective, refuse son programme ou l'exécute en faisant autre chose que ce qu'il désirait. C'est très formateur : on ne peut pas alors accuser l'injustice du professeur...