Antoine Blanchard affirme que l'éthique est l'affaire de tous les chercheurs, et non seulement de comités d'éthiques sans légitimité démocratique et qui servent en bonne part d'alibi.

Soit. Quels sont mes problèmes d'éthique ? Évacuons d'abord les problèmes éthiques et déontologiques internes à la science.

Un chercheur ne doit pas truquer ses résultats, s'attribuer le travail des autres, et autres règles assez évidentes. En pratique, c'est plus délicat : à partir de quand un résultat est-il truqué par le choix d'un « échantillon expérimental représentatif » biaisé dans le sens de la réussite de la méthode décrite dans l'article ? À partir de quand doit-on créditer un collègue qui a participé à un travail ?

À l'inverse : que penser de la pratique de certains de rajouter comme co-signataires d'articles des personnes n'ayant pas travaillé sur ceux-ci ? Pour ceux qui ignoreraient le fonctionnement de la recherche scientifique, il arrive dans certains domaines et certains pays que signent comme auteurs non seulement ceux qui ont réellement fait le travail, mais aussi le chef d'équipe et/ou le directeur de laboratoire. Il arrive aussi que l'on fasse signer des collègues afin qu'ils ne soient pas considérés comme « non publiants » (les non-publiants sont gênants pour les rapports d'activité des laboratoires qu'exigent les autorités de tutelle), ou qu'il y ait des « pactes de signature », plusieurs chercheurs s'accordant à signer réciproquement toute ou partie de leurs articles, afin de maximiser pour chacun le nombre d'articles, le h-facteur et autres indicateurs censés mesurés leur excellence et qui conditionnent leur carrière et leur financement.

Les problèmes éthiques les plus fréquents sont les conflits d'intérêts. La communauté scientifique est étroite, et l'on se retrouve donc fréquemment à évaluer le travail de personnes avec lesquelles on a des relations amicales, institutionnelles ou professionnelles. Toute la difficulté consiste à savoir quand on est trop proche pour avoir un jugement objectif... et aussi quand on est trop proche pour donner l'apparence de ne pas pouvoir avoir un jugement objectif. La casuistique est difficile.

Mais bien sûr, tout ceci, ce n'est pas ce à quoi on pense habituellement lorsque l'on parle d'éthique scientifique. Il faut dire que ces problèmes de préséance, de carrières et de financement ne touchent pas grand monde dans la population, et des budgets faibles par rapport aux coûts de la moindre mesure fiscale catégorielle. Passons donc maintenant aux vraies « questions d'éthique », celles qui font les « grands débats » et font dire qu'Oppenheimer était un monstre pour avoir construit la bombe qui devait mettre un point d'arrêt à la guerre.

J'ai récemment rempli une demande de financement avec, en annexe, des questions sur des points d'éthique : j'ai répondu négativement à toutes... non, je ne travaille ni sur des embryons, ni sur des humains, ni sur des animaux, ni sur des données relatives à la vie privée, ni sur des technologies à application militaire ou terroriste directe. Je n'ai donc pas de problèmes d'éthique au sens de mes financeurs.

Regardons toutefois d'un peu plus près. J'ai longtemps travaillé en relation avec Airbus, et d'ailleurs vais recommencer à partir du 1er janvier 2012. Les techniques que nous développions servaient en premier lieu pour les avions de ligne de cette société, mais peuvent bien sûr servir également pour le transport militaire A400M. Je m'étais ouvert de cette question auprès de collègues très marqués à gauche :

  • Mais il s'agit d'un transport et non d'un avion armé !

  • Oui, donc on peut s'en servir pour débarquer les marsouins et la Légion en Afrique pour y rétablir un roitelet client de la France, tandis qu'un chasseur de supériorité aérienne n'a guère d'action humainement sensible, si ce n'est son coût.

  • Oui mais on peut aussi s'en servir pour l'humanitaire !

Mes collègues à gauche toute ne voyaient donc guère d'inconvénient à travailler pour le complexe militaro-industriel tant que cela pouvait être humanitaire. (*)

Récemment, la presse s'est fait l'écho de ventes au régime dictatorial et répressif de feu le colonel Khadafi de moyens d'interception de communication français. Ces moyens ont très probablement servi à localiser et arrêter (et donc éventuellement torturer ou exécuter) des opposants politiques. J'apprends que certaines technologies à la base de ce système ont été développées par des collègues du LIP6. Ironie du sort, on aurait testé cette technologie sur ce laboratoire à l'insu des membres de celui-ci.

Je suppose que les collègues se sont rassurés en se disant qu'ils développaient des technologies pour optimiser les réseaux, pour intercepter les communications des pédophiles ou des terroristes...

(*) Ceci n'est pas une critique envers ceux qui travaillent pour la Défense nationale. Il suffit d'assumer.