Rappelons quelques faits. Le masque de Guy Fawkes est une allusion au héros des bandes dessinées et du film V for Vendetta, qui lutte contre un état policier et totalitaire. Il a été adopté comme emblème par Anonymous, un groupe d'internautes qui s'est notamment illustré par des actions contre la Scientologie, puis, plus récemment, par son soutien au site Wikileaks et à sa publication de documents diplomatiques américains confidentiels, puis par son soutien au mouvement Occupy Wall Street.

Ce qui est curieux, c'est que le mouvement Anonymous a commencé par des plaisanteries assez potaches rappelant celles de GNAA. Le projet anti-scientologie de 2008 s'appelait « project chanology », par allusion aux forums d'images très libres et souvent de mauvais goût du site 4chan. On voit le chemin énorme parcouru pour que des postiers en lutte choisissent le même symbole.

On peut se réjouir que des gens aient choisi de diriger leurs énergies vers des buts politiques, plutôt que de les épuiser en activités stériles et de plus ou moins mauvais goût. On peut également s'interroger sur la profondeur de cette convergence apparente entre une partie du monde de l'Internet et les luttes sociales. Ne s'agirait-il pas d'un phénomène anecdotique, qui obtiendrait une exposition médiatique disproportionnée par rapport au nombre de personnes qu'il représente ?

Pareille analyse est sans doute en partie adéquate. Elle omet toutefois que dans les luttes sociales et politiques, il existe généralement une « avant-garde » restreinte et d'origine sociale et intellectuelle non représentatives de la population. Faut-il conclure à une liaison entre des milieux de jeunes « branchés » politisés et le mouvement social de masse ? Il est trop tôt pour le dire.

Les milieux « geeks » se sont initialement mobilisés pour des problèmes les touchant directement (la censure de l'Internet, l'imposition de mouchards et de moyens de filtrage, la création de verrous juridiques etc.). Il semble qu'ils aient diversifié leurs horizons, et qu'il soit difficile d'encore les qualifier de « cinq gusses dans un garage » comme le faisait en 2009 la ministre Christine Albanel.

Rappelons-nous un précédent historique : mai 1968. D'un côté, un mouvement de jeunes étudiants plutôt privilégiés par rapport au reste de la population, de l'autre un mouvement social de masse dans la population qui aspire à de meilleures conditions de travail. Il ne me semble pas que la liaison se soit faite, et peu après les français votaient, comme disait Renaud, « pour l'ordre et la sécurité ».

S'il n'y a pas mouvement de masse, il ne faudrait toutefois pas sous-estimer l'influence de ceux qui veulent utiliser Internet pour changer la manière d'agir des gouvernements. Le collectif Regards Citoyens met en bases de données et en chiffres le travail des députés et des sénateurs ; Reflets a mis en évidence le double jeu du gouvernement français quant à la Libye et à l'espionnage des internautes. Rencontre de l'ancien journalisme et du nouveau : c'est au très traditionnel et absolument pas « Web 2.0 » hebdomadaire le Canard Enchaîné que Reflets a confié des dossiers « au cas où »...