Je viens de lire l'interview de mon émérite collègue Jean-Marc Lévy Leblond sur le site Atlantico. J'espère ne pas trahir sa pensée en la résumant par : les chercheurs scientifiques ont le nez dans le guidon de leur travail, notamment en raison de la pression à publier, et sont des incultes faute de formation historique et « littéraire » suffisante.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce point de vue et sur l'accueil bienveillant dont il bénéficie dans certains milieux, mais ce n'est sans doute pas le temps et le lieu.

(Attention, il s'agit d'une interview : rien ne nous dit que la pensée de M. Lévy Leblond n'a pas été déformée.)

Mon émérite collègue regrette également le fait que les scientifiques ne se rapportent pas aux textes originaux des auteurs célèbres des disciplines qu'ils étudient :

« Quand vous témoignez à de jeunes philosophes, de jeunes artistes ou de jeunes musiciens qu'un physicien aujourd'hui n'a pas lu une seule page de Newton ou de Galilée, ni même d'Einstein, ils sont absolument sidérés. »

Justement, c'est là il me semble un point très important de la différence entre les sciences exactes d'une part et les disciplines « littéraires » d'autre part. La science n'est pas une affaire de personnes, et aucun scientifique n'étudie un « auteur », alors qu'il est courant en littérature d'être un spécialiste d'un individu ; de même, en psychologie, en philosophie, on voit la formation de chapelles de pensée commentant les œuvres d'un auteur célèbre.

Si l'on s'intéresse aux textes de Newton, de Galilée, voire d'Einstein, dans leur contexte d'époque (ce qui suppose la connaissance d'autres textes, voire des langues de rédaction d'origine), on ne fait plus de la science, mais de l'histoire des sciences. C'est une discipline différente, un peu comme il est différent d'être artiste et historien de l'art.

De la même façon que des connaissances en histoire de l'art peuvent bénéficier à un artiste, des connaissances en histoire des sciences peuvent bénéficier aux scientifiques : par exemple, se rendre compte que telle ou telle mode ressemble à telle ou telle mode du passé. De là à affirmer que ne pas avoir lu les textes originaux fait du scientifique un inculte, comme le fait Lévy-Leblond, il y a un certain pas ; et de là à affirmer que cette ignorance aurait des conséquences négatives importantes, comme il le fait sans la moindre justification, il y a un pas important.

On pourrait donc attendre de Lévy-Leblond qu'il fournisse un argument plus solide que la sidération des jeunes philosophes, des jeunes artistes, des jeunes musiciens à l'égard des méthodes de travail qui prévalent en science : après tout, les méthodes de travail des philosophes ne sont-elles pas choquantes pour de nombreux scientifiques ? Mon grand-père mineur est parfois désemparé quand je lui décris mon travail (mais comment donc, tu n'as pas un chef qui te dit quoi faire ?), cela ne veut pas pour autant dire que ma profession devrait changer de mœurs...

J'attends donc, par exemple, une explication d'en quoi avoir lu les articles originaux de Turing ou de Gödel contribuerait à la compréhension des étudiants de notre cours de calculabilité. Leur brosser un panorama des problématiques du programme de Hilbert, des questionnements sur la notion d'algorithme autour par exemple du Xe problème de Hilbert, des questionnements autour des Principia Mathematica, etc., oui, cela aurait aidé, si nous en avions eu le temps. Cela leur permettrait notamment de leur montrer la difficulté de construire les notions, le pourquoi de certains choix. Mais leur faire lire des articles inscrits dans la terminologie d'époque, éventuellement en allemand ?

PS Une question d'un étudiant suite à une petite classe sur la logique intuitionniste : mais pourquoi les gens ont-ils introduit la logique intuitionniste ? (Note : l'étudiant avait la maturité de penser que ce n'était pas par pure masturbation intellectuelle, ou par pur désir de torturer les étudiants.)