Il y a quelques années, j'assistai à la remise des insignes d'officier de la Légion d'Honneur à Benoît Mandelbrot — comprenez donc qu'il y avait de la lumière, que c'était chauffé et que je suis donc rentré, selon la formule consacrée. On y évoquait l'apport des travaux de M. Mandelbrot dans divers domaines. L'intervenant traitant de l'économie et de la finance déplorait qu'on analyse en général les phénomènes à l'aide de modèles gaussiens, qui supposent une distribution des évènements proche de la moyenne et considèrent comme très rares les évènements fortement déviants, alors que de nombreuses quantités rencontrées dans ces domaines relève plutôt d'autres lois, comme les lois de puissances.

Le ton de l'intervenant était assez vif, mais la réplique le fut plus encore. Un membre de l'assistance, sans doute un professeur d'économie, s'est levé et a traité le conférencier de charlatan, tout cela sous les regards embarassés d'un sénateur, de monsieur le directeur général, d'éminents invités, d'éminents membres du corps enseignant (honneur à lui), de moins éminents membre du corps enseignant (dont votre serviteur) et d'élèves.

J'ai déjà assisté à des disputes entre scientifiques, mais jamais je n'en ai vu un traiter un autre de charlatan. Le seul autre cas qui me vienne à l'esprit est la polémique publique opposant Claude Allègre et les climatologues, où les seconds indiquent clairement qu'ils considèrent qu'Allègre s'exprime sur des sujets sur lesquels il est incompétent ; mais ils n'emploient pas un vocabulaire aussi vigoureux !

Je viens de lire sur un média social Alexandre Delaigue, professeur agrégé d'économie (enseignant à Saint-Cyr) et tenancier du blog Éconoclaste, déplorer que « [Jacques] Sapir confirme qu'il n'a jamais ouvert un manuel d'économie internationale de sa vie. », puis m'expliquer « Je constate juste que Sapir fait dans son interview au Point une erreur traitée dans le premier chapitre de n'importe quel manuel. — Peut-être considère-t-il que ces manuels ont tort ? — Oui, ce qui dispense d'avoir à se fatiguer à les lire. Ca fait jamais que 200 ans que les économistes travaillent sur le sujet. On est là exactement dans le cas de figure du créationnisme vs Darwin. ». Jacques Sapir est docteur d'État en économie et directeur d'études à l'EHESS ; il ne s'agit donc pas du premier crackpot venu.

Loin de moi l'idée d'arbitrer qui a raison, qui a tort, dans ces débats sur des sujets où je n'ai aucune compétence. Cependant, ce n'est pas la première fois que je lis des jugements aussi méprisant d'une personne censée être compétente en économie sur une autre. Je me demande ce qui est la cause d'un comportement qui semble si éloigné des domaines universitaires que je connais.

PS : Un cas un peu similaire, quoique différent : des étudiants et enseignants pétitionnant pour que l'on mène une enquête sur un professeur d'histoire de l'ENS-LSH de Lyon...