En verve
Par David Monniaux le mardi, octobre 11 2011, 18:13 - Wikipédia - Lien permanent
Je viens d'être interviewé par téléphone par une étudiant de Sciences-Po, qui m'interrogeait notamment sur mon affirmation que Wikipédia s'adresse à un public capable d'esprit critique, ce en quoi elle voyait un certain danger car de nombreuses personnes n'ont pas cet esprit critique. Je lui ai tenu à peu près ce langage :
Si je vous ai bien compris, vous affirmez qu'une grande partie de la population n'a pas d'esprit critique. Nous sommes au milieu de la primaire socialiste, et l'an prochain il y aura la présidentielle. Si la population n'a pas d'esprit critique, cela veut dire qu'elle se décide à ces échéances importantes sur la base de petites phrases, mensonges et sophismes pris aveuglément. Vous vous rendez compte du désastre informationnel ? C'est très grave, et cela dépasse largement des problèmes de devoirs recopiés sur Wikipédia. ... Justement, un des intérêts de Wikipédia est le développement de cet esprit critique.
Commentaires
Oui, parfois, j'ai l'impression qu'il y a à divers degrés dans les pays occidentaux une tendance "République de Weimar" : les institution sont démocratiques, mais la foi en la démocratie molit (ça se traduit aussi au niveaude l'État par la répression des opposants politiques, ou le soutien à des régimes élus dans des conditions qui auraient fait rire Staline). Après on s'inquiète que des régimes aux tendances autoritaires plus ou moins déguisées, comme la Chine ou la Russie, aient le vent en poupe.
Franchement, dans les faits, lorsque je vois la popularité et l'impact des pseudo-sciences et pseudo-médecines, voire même des théories de type conspirationnistes (par exemple), je me pose des questions quant à l'efficience et l'usage de cet esprit critique dans la population. S'il est peut-être utilisé pour prendre des décisions en matière de politique, en tout cas, il a l'air d'être un peu mis de côté pour d'autres aspects de la vie.
Je penche pour un manque d’« affûtage » pendant la scolarité et un problème de sur-abondance (donc de difficulté de tri) des informations de la part de certains médias, mais ça reste bien sûr à investiguer --- par exemple, le poids des religions illustre que le deuxième point ne fait éventuellement pas tout, mais renforce en même temps le premier point… Ou bien j'ai tout faux et c'est juste un problème de manque d'information pertinente dans les cas que j'ai cité plus haut.
De toute façon, c'est très grave en effet.
Sur l'impact de Wikipedia dans tout cela, je suis d'accord pour dire qu'il peut être positif, à condition que les utilisateurs soient informés de son fonctionnement, et en conséquence ne gobent pas toute information qu'elle contient sans vérification un peu sourcée (et c'est valable a fortiori pour les journalistes).
@ /\/1<() : j'espère beaucoup de Wikipédia pour cela, d'une part parce que son mode de fonctionnement oblige à un certain recul (on peut toujours tomber sur une version d'un article où une blague vient d'être introduite) ; et d'autre part parce que Wikipédia met le lecteur en situation d'être aussi l'auteur (au moins potentiellement). Ainsi, l'« éditeur » ou l'« auteur » descend du piédestal mental sur lequel pourrait l'élever un lecteur peu habitué à publier lui-même, pour redevenir l'homme égal du lecteur qu'il a toujours été. C'est peut-être bien ça, le coeur de la « révolution Wikipédia ».
« Si la population n'a pas d'esprit critique, cela veut dire qu'elle se décide à ces échéances importantes sur la base de petites phrases, mensonges et sophismes pris aveuglément. »
Parce que l’électorat ne choisi pas l’élu à partir de petites phrases (représentant 90% des informations transmises par les médias) et aussi à partir des mensonges de l’élu ? Plagions un ancien humoriste (non, l’intégrale de son œuvre n’est pas mon livre de chevet) : « Si jamais nos hommes politiques se mettaient à tenir les promesses qu'ils font, il leur faudrait le budget des Etats-Unis. ».
A mon avis, l’électorat a un esprit critique orienté : je suis de gauche donc la droite c’est mal (ou vice versa), l’union européenne ne fait que nous imposer des régressions sociales ou UE ne marche pas … Bref le syndrome du bar du commerce.
Vient ensuite se rajouter l’aptitude particulière de l’électorat à ne pas réagir avec une vision systémique : témoin le résultat du référendum européen de 2005 (agiter les épouvantails, il en restera toujours quelque chose. Honnêtement, combien d’électeurs ont lu et compris le traité ? ), la vaccination contre la grippe porcine (le virus soi-disant plus dangereux que la grippe, donc on ne se fait pas vacciner), le sauvetage de la Grèce ou du système bancaire.
Il faut toutefois avouer que l’éducation nationale ne forme pas à l’analyse globale mais à l’application de recettes (ou de théories et concepts) et que les médias vendent plus facilement une brève politique (petites phrases ou langue de bois) qu’un argumentaire étayé.
@CTP: L'Éducation nationale forme justement peu à l'application de théories, car celles-ci exigent une compréhension assez large, jugée trop difficile pour les élèves. Elle privilégie donc largement les questions de cours, les exercices d'application du cours, etc.
Surtout, ce que je voulais dire, c'est que si le problème d'esprit critique soulevé par mon interlocutrice est réel, alors il a des conséquences bien plus graves que des bêtises dans des devoirs d'étudiants ou de lycéens.
Ce que raconte un lycéen dans un devoir n'a aucune importance : il aura oublié dans 6 mois, et de toute façon aura le baccalauréat, sauf problèmes qui dépassent le copier-coller sur Internet. C'est un signe de nombrilisme du système scolaire que de mettre trop d'importance là-dessus, et pas sur les problèmes de la société.
Un point de détail : j’ai parlé d’application des théories et non des théories, un peu la différence entre les mathématiques et la caisse à outils de calculs à notre disposition.
Votre vision globale est conforme à la mienne mais il faudrait tout reprendre dans nos programmes de formation. A titre d'exemple des efforts à faire, dans mon domaine, j’ai une poussée de tension dés que l’on me parle d’écologie (et surtout d’énergie propre). Faut-il dire à haute voix que les panneaux photovoltaïques n’effacent leurs empreintes énergétiques de création qu’au bout de 4-5 ans, et qu’il faut aussi supprimer 2-3 ans pour intégrer absorption énergétique lors de leurs recyclages, rendant l’énergie produite prohibitive ? Faut-il dire à haute voix que la voiture électrique est une ineptie écologique ? Que l’équilibre écologique ET énergétique de l’énergie éolienne est plus que difficile à obtenir ? Que le diesel n’est pas plus dangereux maintenant (nanoparticules) qu’il y a 20 ans (ou elles étaient planquées dans un flux de particules beaucoup plus grosses) …
Pour l’avoir fait, j’ai été regardé par mes étudiants (et par mes collègues, ce qui est plus grave) comme un dangereux terroriste. Le problème est que nos auditeurs ne sont pas prêt à entendre ce type d’information car ils ne sont pas informés mais surtout « désinformés » ou « malinformés » (barbarisme assumé).
@CTPjano: Bien sûr, il faut le dire à haute voix, et en avançant tous les arguments possibles (ce qui me manque dans les cas que vous citez…). Cependant, il faut préparer l'auditoire pour cela : les gens ont souvent pris une position a priori, en se basant sur des considérations émotionnelles non rationnelles (eg, je n'aime pas untel, il dit X, donc je dis Y ; ou bien, on me dit que la majorité dit X, donc X doit être vrai) qui sont difficile à remettre en cause.