Dans La Recherche d'octobre 2011 est publié un entretien avec Bruno Latour, qui décrit ses programmes de recherche sur des outils permettant de décrire des controverses scientifiques. Il défend notamment la nécessité de recourir à une « objectivité de deuxième rang », qu'il oppose à une objectivité de premier rang ainsi définie :

« Le premier rang, péché mignon des élèves de l'École des Mines, est de dire : je regarde une controverse, j'examine les positions, je choisis celle qui me paraît la meilleure et je la soutiens auprès de ma hiérarchie. »

Autrement dit, l'objectivité de premier rang consiste à désigner une unique vérité, une unique bonne solution, et ce y compris dans des domaines non figés où il existe une controverse. À l'opposé, selon Bruno Latour, « l'objectivité de second rang est de présenter l'ensemble des positions. ».

L'objectivité de second rang telle que définie par Latour me semble identique à la « neutralité de point de vue » qui régit Wikipédia. La politique éditoriale de Wikipédia consiste en effet, sur un sujet donné, à ne pas favoriser un unique point de vue « officiel », mais à répertorier l'ensemble des points de vue notables sur ce sujet, ainsi, et cela est très important, de qui les tient : autrement dit il s'agit non seulement de résumer ce qui se dit sur ce sujet, mais aussi d'où les gens parlent. Autrement dit, faute de pouvoir dire objectivement qui a raison ou qui a tort, on s'attache à décrire la controverse le plus objectivement possible. (*)

Or, cette « neutralité de point de vue » de Wikipédia a été abondamment critiquée dans les médias grand public. On l'a décrite comme « une minute pour Churchill, une minute pour Hitler », comme un renoncement à l'objectivité, voire comme un signe que la jeunesse n'a plus la même notion de vérité, ou de respect pour celle-ci, que les génération antérieures. Pareilles critiques peuvent bien sûr faire sourire, de la part de médias dont la couverture du fait politique se focalise sur les querelles de personnes et répugne à aborder les faits ; plus significatif encore est le fait qu'elles dénotent chez ceux qui les tiennent une vision que Bruno Latour décrit comme naïve.

Ainsi, certains ont compris la « neutralité de point de vue » comme la défense d'un point de vue « moyen » : par exemple, sur l'économie, on prendrait l'ensemble des points de vue de gauche et de droite, et on défendrait une sorte de position barycentrique, voire centriste, comme la vérité. Ce n'est pourtant pas ce que Wikipédia appelle « neutralité de point de vue ». La « neutralité de point de vue » a été également critiquée comme mettant sur un pied d'égalité les opinions tenues par des experts et celles tenues par des amateurs, voire par des groupes de pression manipulés. Pareille interprétation ignore l'obligation, pour chaque point de vue, de décrire qui le tient. C'est d'ailleurs ce qui mécontente les tenants de certaines théories, par exemple du créationnisme : Wikipédia pointe que celles-ci sont soutenues par une minorité orientée politiquement et religieusement, sans soutiens parmi la masse des scientifiques internationaux.

Gageons que nul n'osera qualifier Bruno Latour de danger pour la jeunesse, comme on l'a parfois fait à l'égard de Wikipédia. M. Latour a pignon sur rue dans le monde philo-socio-journalistique, et on lui accorde trois pages dans La Recherche pour expliquer ses théories, là où l'on exige deux lignes du wikipédien... (**)

(*) Restent bien sûr des problèmes quand les parties en présence ne s'accordent pas sur leur propre description...

(**) Peut-être est-il significatif qu'une bonne partie des journalistes qui ont traité de la question de Wikipédia n'ont, semble-t-il, aucune formation scientifique, et une vision épistémologique assez naïve, réduisant tout à l'opposition binaire « vérité » contre « erreur ».

J'ai par exemple le souvenir d'une interview par un « grand reporter » (dixit sa carte de visite), dont une recherche Web m'a appris qu'il s'était notamment illustré dans la recherche « fouille-m... » dans la vie du juge Burgaud... Que penser également de personnes qui parlent de danger pour les étudiants et les thèses, alors qu'elles ignorent visiblement les exigences pour l'obtention d'un doctorat ?