J'avoue que je ne comprends pas l'enthousiasme qui entoure les gadgets électroniques, en particulier ceux de la marque Apple. D'accord, ils ont des fonctionnalités intéressantes, mais je trouve inquiétant que certains considèrent qu'ils font leur « bonheur » (à moins, bien sûr, d'être développeur Apple). Vous me direz, je suis chercheur et professeur en informatique, j'ai joué avec des Apple du temps de l'Apple //c, je suis blasé. Mais passons, et permettez-moi maintenant quelques rappels historiques.

Puisqu'il s'agit de, sinon canoniser, du moins béatifier Steve Jobs pour avoir été un bienfaiteur de l'humanité grâce à l'informatique, j'aimerais mettre son cas en perspective avec celui d'Alan Turing, personne bien moins connue du grand public. Turing, à 24 ans, a fait une contribution scientifique majeure dans ce qui ne s'appelait pas encore informatique, et qu'on classait alors en logique mathématique. Vous me direz, c'est certes brillant, mais cela n'est pas de nature à attirer la gratitude des foules ; nous y venons. Pendant la Seconde guerre mondiale, Turing a été un des principaux architectes des machines utilisées par les services secrets britanniques pour décoder les messages chiffrés des armées allemandes, notamment des sous-marins qui coulaient les cargos amenant d'Amérique les matériels, fournitures et vivres permettant au Royaume-Uni de tenir face aux nazis. Il est possible que sans ces travaux, l'Angleterre n'aurait pu tenir, et que donc l'Europe occidentale serait entièrement tombée sous la botte d'Hitler et de ses partenaires.

Je ne devrais sans doute pas avoir à faire de tels rappels, mais en matière de bonheur de l'humanité, il me semble que la possibilité de vivre sans risquer de se faire rafler, torturer, envoyer en camp de concentration ou gazer, est de loin plus importante que celle de jouer à Angry birds ou de trouver son chemin grâce à l'application GPS. Enfin, je suis sans doute trop old style.

Alan Turing est mort peu avant la naissance de Steve Jobs. Il s'est, sous toute probabilité, suicidé, suite à l'humiliation et aux effets secondaires de la castration chimique à laquelle il avait été condamné en raison de son homosexualité. Nul responsable politique de son pays ne l'a pleuré.

PS : Eolas a écrit un petit texte expliquant les raisons de son attachement à Steve Jobs. Lisez-le, cela donne un autre éclairage intéressant et complémenter de mon billet ci-dessus.