Prenons mon domaine de recherche, l'analyse statique de programmes, et les domaines connexes : compilation, preuve assistée de théorèmes, procédures de décision. Je pense que je connais tous les chercheurs français avec un minimum d'ancienneté dans mon domaine, et une bonne partie de ceux des domaines voisins. Autrement dit, si nous montions une revue, le comité éditorial serait formé d'une bonne proportion des auteurs, ce qui n'est assurément pas un gage de jugement indépendant.

Je ne suis pas seul à faire ce constat. J'ai entendu mon collègue sociologue Dominique Wolton expliquer qu'avec les comités franco-français de l'ANR (Agence nationale de la recherche, qui attribue des financements) et de l'AERES (agence d'évaluation, qui « note » les laboratoires), il y aurait très vite une considérable corruption morale, chacun, à partir d'un certain niveau d'ancienneté, se retrouvant à juger des collègues qui vont prochainement le juger. Il ne s'agit pas d'une exagération : j'ai moi-même constaté de tels examens réciproques, inévitables en raison de l'exiguïté de la recherche française.

Le problème n'est pas uniquement français ; des collègues portugais se plaignent d'une situation pire chez eux : en raison de la petite taille du pays, il suffit d'être bien vu ou mal vu d'une poignée de mandarins pour faire ou non carrière.

Il est donc manifeste qu'il y a besoin d'un regard extérieur sur la recherche française. C'est un fait que la grande majorité de la population mondiale ne parle pas français, et qu'en revanche les milieux scientifiques internationaux lisent l'anglais. Il est donc logique que, dans la plupart des disciplines scientifiques, on ne considère comme significatives que des publications dans des revues internationales, la plupart du temps en anglais.

La seule exception que je connaisse concerne les mathématiques, où il y a une publication internationale en français : il faut dire que c'est un domaine, peu coûteux, bien vu intellectuellement et bien irrigué par les écoles normales supérieures, où la France est particulièrement forte.

Et vous, dans votre domaine, y a-t-il des revues valables à l'échelon national ? Publie-t-on en français ? Avez-vous l'impression que votre communauté s'entre-évalue à l'échelon franco-français ?