Pourquoi le fétichisme de la publication internationale
Par David Monniaux le mardi, octobre 4 2011, 09:07 - Recherche scientifique - Lien permanent
On demande parfois aux scientifiques pourquoi ils mettent tant l'accent sur la publication de leurs résultats dans des revues internationales, le plus souvent en langue anglaise. S'agit-il simplement, comme on le prétend parfois, d'une volonté mal placée de modernité, ou d'une soumission aveugles aux diktats anglo-saxons ? Ne peut-on envisager des revues françaises de qualité ?
Prenons mon domaine de recherche, l'analyse statique de programmes, et les domaines connexes : compilation, preuve assistée de théorèmes, procédures de décision. Je pense que je connais tous les chercheurs français avec un minimum d'ancienneté dans mon domaine, et une bonne partie de ceux des domaines voisins. Autrement dit, si nous montions une revue, le comité éditorial serait formé d'une bonne proportion des auteurs, ce qui n'est assurément pas un gage de jugement indépendant.
Je ne suis pas seul à faire ce constat. J'ai entendu mon collègue sociologue Dominique Wolton expliquer qu'avec les comités franco-français de l'ANR (Agence nationale de la recherche, qui attribue des financements) et de l'AERES (agence d'évaluation, qui « note » les laboratoires), il y aurait très vite une considérable corruption morale, chacun, à partir d'un certain niveau d'ancienneté, se retrouvant à juger des collègues qui vont prochainement le juger. Il ne s'agit pas d'une exagération : j'ai moi-même constaté de tels examens réciproques, inévitables en raison de l'exiguïté de la recherche française.
Le problème n'est pas uniquement français ; des collègues portugais se plaignent d'une situation pire chez eux : en raison de la petite taille du pays, il suffit d'être bien vu ou mal vu d'une poignée de mandarins pour faire ou non carrière.
Il est donc manifeste qu'il y a besoin d'un regard extérieur sur la recherche française. C'est un fait que la grande majorité de la population mondiale ne parle pas français, et qu'en revanche les milieux scientifiques internationaux lisent l'anglais. Il est donc logique que, dans la plupart des disciplines scientifiques, on ne considère comme significatives que des publications dans des revues internationales, la plupart du temps en anglais.
La seule exception que je connaisse concerne les mathématiques, où il y a une publication internationale en français : il faut dire que c'est un domaine, peu coûteux, bien vu intellectuellement et bien irrigué par les écoles normales supérieures, où la France est particulièrement forte.
Et vous, dans votre domaine, y a-t-il des revues valables à l'échelon national ? Publie-t-on en français ? Avez-vous l'impression que votre communauté s'entre-évalue à l'échelon franco-français ?
Commentaires
Dans mon domaine d'activités, l'énergétique, il existait il y a quelques années des revues d'excellent niveau en français. La "Revue Générale de Thermique" s'est progressivement "anglicisée" pour devenir the "International Journal of Thermal Sciences". Elle ne publie plus qu'en anglais. La "Revue Internationale du Froid" est devenue the "International Journal of Refrigeration" mais continue à publier dans les deux langues, même si les jours de la langue française sont apparemment comptés (d'après un des éditeurs rencontré l'année dernière dans un congrès). La "Revue Internationale de Génie Electrique" est devenue the "European Journal of Electrical Engineering" mais dans ce domaine il est impossible de rivaliser avec le monstre éditorial qu'est IEEE. La passionnante revue "Entropie" a malheureusement disparu corps et biens.
Pour celui qui veut continuer à publier aussi en français, il ne reste plus que les actes des congrès français (Société Française de Thermique par exemple) et quelques revues dans des domaines connexes, comme Mécanique et Industries (qui publie en français et en anglais).
Pour ce que j'ai pu en voir, la page de la publication scientifique en français est définitivement tournée. Les autorités d'évaluation (AERES notamment) considèrent qu'un papier en français ne compte pas, quel que soit son contenu. Les mandarins imposent de viser des revues à facteur d'impact élevé (toutes anglophones) afin, entre autres, de faire monter leur propre "facteur H". Les travaux de vulgarisation ne sont le plus souvent considérés que comme une perte de temps. Rappeler que le fonctionnement de la recherche publique est basé sur la contribution financière de l'état et donc des citoyens, et que ceux-ci, même non anlgophones, doivent pouvoir "jeter un coup" d'oeil sur nos travaux, vous vaut au mieux un rire méprisant. La communauté scientifique est en train de se couper (un peu plus encore) de la population et des PME, sans vraiment d'alternative. Les financements (directs ou non) sont conditionnés à l'adhésion d'un laboratoire à la politique nationale de recherche : mauvaise évaluation = plus d'argent. Je ne sais pas si cette situation peut changer dans l'avenir, sauf retour (peu probable) à une politique raisonnable de gestion de la recherche publique.
Il y a deux problèmes : la langue, et l'aspect franco-français. Le second permet toutes les compromissions : si tout le monde se connaît, s'entre-évalue et vise les mêmes financements, il y a un risque certain de mandarinat et d'arrangements entre amis. Maintenant, si on veut échapper au franco-français, il faut. par définition, des étrangers, et, dans leur immense majorité, ils ne parlent pas français.
La situation aurait été sans doute différente si la France était encore une grande puissance vers laquelle les élites internationales se tournent, mais ce n'est plus le cas depuis longtemps déjà.
Je ne sais pas si le fait qu'un texte soit en anglais « coupe des PME ». Les PME doivent vendre en Allemagne, Royaume-Uni etc. ; si leurs ingénieurs arrivent à produire des documents acceptables dans ces pays, pourquoi ne pourraient-ils pas lire les documents scientifiques ?
Quant à la population générale, celle-ci n'a jamais lu les publications primaires des revues savantes, qui sont de toute façon inaccessibles en raison des prérequis demandés. Le français moyen ne connaît pas les bases de physique sur l'énergie (conservation de l'énergie, p.ex.), il est donc illusoire qu'il lise un article de thermique.
Entièrement d'accord avec les deux premiers paragraphes.
Toutes les PME qui peuvent être intéressées par des résultats de recherche appliquée ne visent pas forcément les marchés internationaux. Par ailleurs, mon expérience personnelle me fait dire qu'en dehors de quelques petites entreprises "innovantes" par leurs manières de travailler et leur personnel, le niveau
d'utilisation de l'anglais dans les PME est très loin de celui des laboratoires de recherche. Mais le problème n'est même forcément dans la capacité des gens à
lire les compte rendus de travaux de recherche en anglais, mais dans la facilité d'accès à ces résultats. Il est toujours plus facile de se plonger dans des
explications dans sa langue natale que dans une langue étrangère, c'est beaucoup
plus rapide.
Il est sans doute certains champs des sciences basés sur des prérequis tellement lourds que leur abord par une personne quelconque est quasi impossible. Pour autant, doit-on couper toute possibilité dans ce domaine ? Je pense qu'on doit toujours laisser une porte ouverte, pour des étudiants intéressés, pour des ingénieurs se cultivant techniquement sur leur temps libre. Là encore, la publication en français est une porte d'entrée, un moyen de faciliter l'accès aux résultats ; de minimiser l'effort de lecture à celui qui n'est pas plongé en permanence dans la littérature anglophone. Une fois que la personne est passionnée, elle peut se lancer plus avant dans les publications anglophones.
Il y a un exemple intéressant qui me revient à l'esprit : les magazines édités par le CEA, qu'il s'agisse de "Clefs" ou de "Chocs". Ce sont des publications en français qui mélangent avec beaucoup de clarté des rappels de physiques fondamentaux et des résultats avancés de recherche. Même pour un non spécialiste de la physique fondamentale comme moi, certains articles sont tout simplement passionnants parce qu'ils partent des fondamentaux et nous amènent parfois à des réflexions très avancées.
La question est : peut-on élargir un peu la notion de revue savante, l'ouvrir aux amateurs cultivés ou aux étudiants et dans ce cas, l'usage du français n'est-il pas préférable ?
Ou sinon on peut faire en sorte que les français parlent et lisent l'anglais.
Pour prendre mon exemple perso, j'adore l'économie. Je lis des articles de recherche mais aussi des essais et livres de vulgarisation. En français, il doit y en avoir à tout casser une dizaine de très bonne qualité. Les autres sont écris par les mandarin locaux (pour reprendre l'expression) comme Attali et des inconnus notoires. Leur intérêt est proche de 0.
En langue anglaise, l'offre est beaucoup plus importante et beaucoup plus hétérogène.
C'est pareil en ce qui concerne la presse.
La lecture de l'anglais est une des choses les plus importantes que j'ai appris lors de mon Master 2. C'est la nécessité de lire des articles de recherche qui m'y a poussé.
Quid de La Recherche (http://www.ojd.com/adherent/2822) ou Pour la Science (http://www.ojd.com/adherent/4482) alors? Je ne ferais pas de commentaires sur les chiffres de diffusion... :-(
En effet, comme le souligne Nono, le contact avec la population passe surtout par les revues de vulgarisation et non par les revues de publication primaire. Ainsi La Recherche et Pour la Science sont des revues de vulgarisation destinées à un public cultivé (je préfère la seconde), tandis que Science & Vie et Science & Avenir sont destinées à un public plus large. On peut aussi citer Techniques et sciences de l'ingénieur, qui vulgarise des résultats de recherche à l'usage des ingénieurs.
@Thomas: Jacques Attali fait partie d'une classe d'individus il me semble assez française, c'est-à-dire des gens qui naviguent entre conseils aux politiques, interventions dans les médias et écriture d'ouvrages, et enseignement dans quelques grands établissements, sans pour autant se plier aux règles usuelles des milieux universitaires, notamment la publication d'ouvrages ou d'articles savants évalués à l'échelon international. En d'autres termes, je ne suis pas convaincu que si l'on demandait à un économiste étranger de réputation internationale si Jacques Attali est un économiste, il répondrait positivement.
Vous trouverez sans peine des cas semblables par exemple en philosophie ou en histoire : des gens qui apparaissent souvent dans les médias, qui publient des ouvrages destinés au grand public, mais dont on peine à retrouver des contributions scientifiques validées par des experts reconnus.
C'est donc un cas assez différent d'un mandarin de l'économie comme Thomas Piketty, qui a une réputation scientifique.
En pensant à Attali, j'avais en tête mandarin médiatique ou mandarin dans la tête du grand public et suis tout à fait d'accord avec vous.
Dans mon domaine, il existe au moins une conference et une revue de bon niveau dont les publications sont majoritairement en francais - les soumissions en anglais sont acceptees si les auteurs ne sont pas francophones (il y en a quelques unes, particulierement pratique pour les collaborations avec des collegues non-francophones). A grand renfort de soumissions de collegues Suisses, Belges et Canadiens, ca marche plutot bien. Il y a egalement d'autres conferences et revues franco-francaises a mon avis moins bien evaluees, mais il semble qu'un certain niveau de duplication des publications soit accepte pour conserver ces structures francophones tout en ayant suffisament d'ouverture a l'international. Par exemple, il n'est pas considere scandaleux de presenter dans un article en francais un travail en cours et de publier dans une revue en anglais sur le meme projet soit a un stade plus avance ou sur un aspect different du projet. On peut critiquer l'aspect "redite" de ce processus, mais au final comme nous sommes egalement un domaine inter-disciplinaire a l'interface de trois disciplines "officieles", ca sert aussi un peu a se faire reconnaitre des uns et des autres - donc de viser une diversite des communautes scientifiques en plus de la diversite des langues de publication.
Pour ce qui est de la vulgarisation en francais, si la recherche francaise continue a developper le systeme de recherche sur "projet", il est inevitable que cet aspect aparaisse dans les criteres d'evaluation des agences de financement comme c'est deja le cas aux Etats-Unis et dans un certain nombre de financements Europeens - categorie "outreach". Bien qu'ils soit important d'encourager les scientifiques a rendre leurs travaux accessibles au public, je ne suis pas convaincue que ce soit la meilleure facon de le faire - en penelisant ceux qui ignorent cet aspect sans pour autant recompenser ouvertement ceux qui feront un reel effort.