Point de vue excessif ? Il suffit de constater les performances des français en langues étrangères. En général, ce n'est pas brillant, surtout à l'oral : prononciation franchouillarde, hésitations... Pourtant, les langues étrangères bénéficient (du moins dans mes souvenirs scolaires) de créneaux de cours assez large dès la sixième ! Peut-être est-ce parce qu'au lieu d'encourager les enfants à parler, quitte à corriger ensuite la grammaire, on veut d'abord faire rentrer la grammaire, en sanctionnant l'erreur... À l'âge adulte, la peur de la « faute », intériorisée, encourage à ne surtout pas essayer de parler. Ce n'est sans doute pas un hasard si la France est également le pays où une compétition d'orthographe, la fameuse « dictée de Pivot », a une renommée nationale, alors qu'elle porte sur des difficultés de la langue (mots rares, exceptions...) qui n'ont presque aucune importance pratique.

Le français, même parvenu à l'âge adulte, a peur de l'Examen ; nous nous voyons renvoyés au Foucault de Surveiller et punir ! Moi-même, qui ai passé les concours des grandes écoles scientifiques en 1995, j'ai eu encore pendant plusieurs années des cauchemars où je séchais sur un problème lors d'un oral. C'est une spirale : à partir du moment où l'on hésite, l'esprit se vide de tout contenu utile, les mots que l'on cherche fuient, les concepts habituellement maîtrisés s'évanouissent, le mal de tête paraît, et l'on s'enfonce. Encore aujourd'hui, j'ai peur que cela m'arrive au tableau devant les élèves.

Il y a quelques mois, j'ai assisté à une soutenance de master particulièrement pénible pour l'étudiant. Celui-ci, sérieux et maîtrisant plutôt bien son sujet, avait répété auparavant son exposé, plutôt clair, et s'était entraîné à répondre à des questions plausibles. Il avait également fait des exposés devant diverses audiences. Pourtant, lors de sa soutenance, et notamment des questions, il a été assez lamentable et a, pour dire vite, répondu n'importe quoi. Cela a laissé au jury une impression défavorable que les directeurs de stage de l'étudiant ont eu du mal à contrer. Comment le même étudiant peut-il répondre intelligemment la veille et avoir l'air d'un imbécile le lendemain ? Parce que la soutenance de master est un examen, que l'on aborde avec stupeur et tremblements.

Il y a parfois des débats sur la sélection opérée à l'entrée des grandes écoles : n'y a-t-il pas un biais suivant les origines sociales ? les femmes ne sont-elles pas injustement sous-représentées ? Il me semble que le principal biais est la sur-représentation de ceux qui sont capables de garder leur sang-froid en situation d'« examen oral », qualité humaine certes appréciable, mais qui n'est pas la seule qui soit utile aux postes auxquels ces écoles donnent accès.

Cette obsession de l'examen produit une peur paralysante de l'erreur, laquelle d'ailleurs n'est guère bénéfique, puisque c'est justement en ayant peur d'en dire qu'on dit le plus d'erreurs. L'alternative est de se taire ; plus généralement, cela donne un état d'esprit enclin à l'immobilisme, à l'obsession des problèmes possibles. La meilleure façon de ne pas se tromper, de ne pas rencontrer l'échec, est de ne rien faire.

Ce n'est sans doute pas un hasard si un site comme Wikipédia est né aux États-Unis et non en France — en France, à peine le projet connu, arrivaient des conseils affolés : et les risques juridiques ! mais sans modération a priori, comment empêcherez-vous les dérives racistes et antisémites ! et les pédophiles ! Si on les avait écoutés, on aurait transformé ce site en administration française où il faut quatre tampons et l'autorisation de trois échelons de hiérarchie pour apporter le moindre changement. Tentez quoi que ce soit, on vous expliquera que vous allez forcément vers l'échec. De plus, Wikipédia commettait un grave péché : celui de ne pas distinguer clairement qui est le « maître », celui qui seul a le droit de s'exprimer sans honte.

Je l'avoue, je n'ai pas de conseils ou d'idée précise sur ce qu'il faudrait faire pour rendre aux gens leur spontanéité, celle que Claude Jaeglé associe aux artistes de jazz. La peur de l'erreur, de la « faute », la honte, tout cela remonte à l'enfance et aux débuts de l'adolescence ; n'ayant jamais exercé dans le secondaire, mes opinions seraient sans doute assez décalées par rapport à la réalité de l'enseignement à ce niveau. Et, encore une fois reprenons Lénine, que faire ?