Je recommande aux possesseurs d'animaux domestiques la lecture de ce billet de la dessinatrice Laurel, puis de ce billet, ce billet et ce billet du vétérinaire « Fourrure ».

On trouve notamment ce commentaire :

«  Un conseil général et qui n'est pas valable que pour les chats ! La plupart des produits d'entretien du grand commerce classique sont bourrés de saloperies ! Ce n'est pas pour rien que juste en passant devant dans les rayons j'ai les yeux qui me brulent... »

Autant je veux bien croire que de nombreux produits du commerce sont effectivement des « saloperies », autant je me permets de douter que l'on puisse avoir les yeux qui brûlent en passant dans un rayon où les produits sont sous emballages fermés.

« Ils existent depuis toujours des alternatives plus naturelles pour nettoyer, désinfecter et qui sont tous aussi efficaces : vinaigre, savon noir, bicarbonate de soude, citron... ou encore les marques qui font depuis longtemps dans le produit écologique...et ça peut marcher aussi contre les insectes, il suffit de se renseigner et d'adapter le produit à l'effet voulu. Mes parents n'ont jamais utiliser de produits industrielles dans leur maison de campagne, nous n'avons jamais eu de problème et c'était propre ! »

Première remarque : ni le savon ni le bicarbonate de soude ne sont des produits « naturels ». Ils sont issus de la chimie minérale industrielle. Le savon est fabriqué par saponification (*), c'est-à-dire application d'une base (soude ou potasse) sur des matières grasses (huiles de palme, d'olive, etc.) (**) ; cette réaction produit du savon et de la glycérine. La soude est un produit caustique produit dans de grandes usines de chimie de base, par exemple à l'usine de Jarrie, près de Grenoble... qui utilise du mercure et en rejette (un peu) dans l'environnement. C'est donc avec un certain amusement que je lis sur ce site consacré au savon noir qu'il s'agit d'une substance « entièrement naturelle ».

Deuxièmement, je trouve assez amusante la remarque « ça peut marcher aussi contre les insectes ». Si « ça marche contre les insectes », c'est que cela contient une substance active qui les tue ou du moins les repousse. Cette substance active peut potentiellement être toxique pour les humains ou les chats : si elle est active, c'est bien qu'elle a des propriétés chimiques qui font qu'elle joue sur les animaux, ne serait-ce que sur le système nerveux des insectes !

L'argument qui est derrière ce propos est, au fond, que si c'est « naturel » c'est inoffensif ou presque. Cet argument est d'une niaiserie affolante. Il y a quantité de plantes, de champignons etc. qui sont naturels et affreusement toxiques. Les huiles essentielles, que l'on nous présente comme d'excellents moyens de traitement sans les effets secondaire associés aux « produits chimiques », peuvent être mortelles pour les chats ; de plus, comment qualifier de naturel le produit d'une distillation, processus physico--chimique, considérablement plus concentré que ce qui est présent dans la plante ?

Cette valorisation du naturel est symétrique de la mode de la radioactivité du début du 20ème siècle. À l'époque, ce qui était artificiel et « puissant » était considéré comme bon, et les gens se sont gavés de boissons, suppositoires etc. au radium, malgré les avertissements de Marie Curie. À l'époque, la mode était à ce que l'Homme s'impose à la Nature ; maintenant, c'est l'inverse. L'erreur, dans les deux cas, est d'investir la matière de valeurs quasi-morales (« bon », « mauvais »).

Derrière tout cela, on sent un argument quasiment animiste, qui nous ramène aux conceptions pré-scientifiques sur la matière (quand on distinguait d'une part les matières inanimées, d'autre part les matières vivantes, qui aurait été de nature différente). Il y aurait une nature bien organisée et bénéfique, une sorte de Jardin d'Eden, dans laquelle les humains évoluaient, et cette nature a été saccagée par « l'artificiel ».

S'ajoute à cela une certaine nostalgie : les substances artificielles traditionnelles, ou réputées telles, telles que le savon, sont assimilées à des produits « naturels ». On oublie opportunément que les activités « traditionnelles » ont souvent été désastreuses pour l'environnement (culture sur brûlis, pêche au requin et à la baleine pour en extraire des matières grasses, déforestation...). Rappelons également que nos fruits et légumes, nos animaux domestiques, sont le fruit de millénaires de manipulations et sélections dans un but d'optimisation de leur utilité pour l'humain. Par exemple, ni le maïs ni la banane n'existent sous cette forme dans la nature, car ils ne peuvent disséminer de graines ; et le chien, à l'état naturel, n'est pas l'amusant caniche ou l'utile chien de berger, mais le loup.

Il y a toutefois derrière ces modes et ces croyances une part de vérité. Nous avons un certain recul sur la toxicité des plantes et des substances chimiques produites depuis longtemps, comme le savon ; nous avons moins de recul sur la toxicité des produits ou procédés inventés il y a quelques décennies, et d'ici à ce que nous ayons le recul nécessaire pour conclure, il y aura eu un impact sanitaire.

En attendant, ce n'est pas en substituant les déclarations émotionnelles à l'investigation scientifiques que nous progresserons.

(*) Ceux qui me connaissent savent à quel point j'apprécie la saponification.

(**) Ceux qui ont lu l'Île mystérieuse, de Jules Verne, se rappelleront peut-être la production de nitroglycérine (***) à partir de savon lui-même produit à partir de matières grasses saponifiées avec des cendres alcalines de plantes marines. Je me permets fortement de douter que l'on produise encore du savon avec de telles cendres, ne serait-ce que pour les quantités de plantes qu'il faudrait calciner...

(***) Don't try this at home, kid.