J'entends assez souvent parler de la « responsabilité » du scientifique face à ses découvertes. Schématiquement, on estime que le scientifique doit se préoccuper des conséquences sociales, politiques, bref humaines, de celles-ci. On donne souvent comme exemple le développement de l'arme nucléaire : n'était-il pas irresponsable de la part des scientifiques impliqués de produire pareils instruments de destruction ?

Une découverte scientifique a rarement un impact direct sur les populations. Ce qui a un effet, ce sont les mises en œuvre de ces découvertes dans des produits, installations, armes. Ceux-ci sont généralement soumis à autorisation, voire décision active du pouvoir politique. Ainsi, ce ne sont pas les « scientifiques » qui ont décidé de la production de l'arme atomique dans le cadre du Projet Manhattan ; c'est le Président des États-Unis d'Amérique, démocratiquement élu.

Ce qui est sous-entendu dans ces appels à la « responsabilité », c'est donc que les institutions démocratiques sont insuffisantes pour garantir que des progrès scientifiques ne déboucheront pas sur des produits néfastes pour les populations. Devant cette insuffisance du politique, le scientifique devrait de lui-même décider de ne pas diriger ses recherches dans des directions qui pourraient donner lieu à des exploitations indésirables.

La difficulté est bien sûr de décider de ce qui est désirable ou non. Prenons le cas d'une équipe de scientifiques qui travaillent sur le génome et qui trouvent que certains « défauts congénitaux » sont fortement corrélés à la présence de telle version d'un gène, et qui développent un test pour ce gène. Leur découverte peut déboucher sur une application eugéniste : les parents pourront vouloir interrompre les grossesses d'enfants ayant ce gène. Est-ce désirable ou non qu'ils aient cette possibilité ? Est-ce au scientifique de décider de cela ?

Cette « responsabilité » du scientifique, ce serait donc celle de devoir se substituer aux structures démocratiques et à leurs concitoyens pour procéder, à la place de ceux-ci, à des choix éthiques et politiques. Par une curieuse inversion, ces appels à la « responsabilité », souvent associés à la dénonciation de la « technoscience », sont en fait des appels à la technocratie, c'est-à-dire à la prise de choix politiques par les techniciens !

Quelle serait la légitimité du scientifique pour faire ces choix ? Voyons divers arguments. Méritocratie : le scientifique est, dans l'ensemble, plus éduqué et mieux informé que la moyenne de la population, il serait normal qu'il ait plus d'influence dans les décisions. Par comparaison, l'élu politique est porté à ses fonctions selon des critères et des procédés faisant peu de place à la réflexion et à l'intelligence. Pareil élitisme sous-tend sans doute les réflexions de certains membres de la haute fonction publique, mais est inadmissible dans une démocratie.

Au final, les appels à la « responsabilité » du scientifique me semblent relever d'un phénomène général dans nos sociétés. Devant un problème social dénotant un échec collectif (ici, un échec des structures philosophiques, religieuses et politiques à apporter des réponses), on va chercher un nombre restreint d'individus sur qui faire porter des « responsabilités ».

Gageons que lorsque le réchauffement climatique sera intolérable, on voudra faire des procès aux dirigeants des compagnies pétrolières, oubliant les millions de citoyens qui étaient auparavant fort heureux de prendre la voiture ou l'avion, ou de se chauffer au fuel...