Les gens me demandent parfois à quoi part tout l'argent que nous consacrons à la recherche scientifique. Je pourrais dire qu'il sert principalement à payer salaires, locaux et équipements, mais ce ne serait pas assez croustillant : aussi je dois expliquer qu'il permet d'envoyer les chercheurs à des conférences situés dans des lieux excitants et exotiques. C'est ainsi que je reviens d'une conférence qui avait lieu à Berg en Dal, près de Nimègue.

Ce qu'il y a de bien avec les Pays-Bas, c'est qu'on ne nous trompe pas sur la marchandise : c'est effectivement un pays composé de plusieurs provinces, qui sont toutes plutôt plates et basse ; alors que, par exemple, le Saint Empire Romain Germanique n'était pas saint, n'était pas franchement un empire, et surtout pas romain. Comme souvent dans les pays « du nord », la nourriture est plutôt chère et peu enthousiasmante ; il doit y avoir une loi qui fait que plus un pays est ordonné, moins la nourriture y est bonne (je vous rassure, il y a aussi parfois des conférences en Italie).

Dans les romans de David Lodge, les conférences universitaires sont un prétexte à diverses escapades amoureuses ou sexuelles. Lors d'une séance du Centre d'initiation à l'enseignement supérieur (CIES) Sorbonne, censée informer sur les carrières universitaire une assistance (peu assidue) de futurs titulaires de doctorat, un vieux professeur avait plaisanté d'un air gourmand sur les rencontres qu'on y fait parfois. Peut-être est-ce vrai des conférences de littérature ; peut-être que si l'on est un économiste riche et célèbre, on peut voir s'épanouir des amours ancillaires aux coins des couloirs d'hôtel ; mais je n'ai jamais rien constaté de tel dans les conférences d'informatique.

On me dira peut-être que c'est moi qui suis une oie blanche et qu'au contraire autour de moi fleurissent les idylles et les one-night-stands, loin des enfants, des conjoints et des étudiants de premier cycle. Je me permets d'en douter ; il doit y avoir quelque chose de peu sexy dans les sujets de nos conférences. Prenons celle dont je reviens, qui traite d'assistants de preuve interactifs ; imaginez-vous draguer avec des phrases comme « Do you want to see my new Coq? » ? Non, bien sûr.

Voyons donc plutôt en quoi consiste une conférence en informatique. On y trouve des invités, typiquement des gens connus qui ont fait quelque chose d'important et qui racontent cela. Souvent, on leur paye le voyage et l'hôtel. On y trouve également les « interventions normales », durant habituellement 25 minutes + 5 minutes de questions, dont les conférenciers ont été sélectionnés au vu d'un article (habituellement 15 pages) qui est imprimé dans le compte-rendu de la conférence (lequel est donc, paradoxalement, prêt avant la conférence et distribué à ceux qui y assistent).

Cette fois-ci, les organisateurs ont filmé les interventions dans le but d'en faire profiter ceux qui n'ont pas pu venir. Malheureusement, il y a eu quelques problèmes de microphones et certaines interventions sont muettes ; comme ils ont dit, il n'est pas évident qu'il y ait un grand intérêt à mettre en ligne une vidéo d'un français agitant les mains mais sans bande son (ou peut-être un intérêt comique ?). Je ne sais pas si je devais me reconnaître dans pareille description, mais il est vrai que j'essaye de faire des présentations vivantes.

À ce propos, il y a des styles très différents de présentation. En sciences humaines, il semble courant de lire un discours préparé, avec des belles phrases, et de prendre son temps ; ceci serait considéré inacceptable dans mon domaine de recherche, où l'on presse l'orateur de conclure afin de tenir l'horaire et de ne pas pénaliser les intervenants suivants. Nous utilisons habituellement des « transparents » vidéoprojetés, généralement réalisés avec PowerPoint ou LaTeX + Beamer, mais les bons orateurs évitent de les lire. Cela est malheureusement souvent la pratique des intervenants japonais ou chinois, qui parlent en général très mal anglais, et se raccrochent donc à leur support visuel. Entre la prononciation bizarre, la lecture des transparents et l'intervenant qui ne comprend pas les questions qu'on lui pose, il y a de quoi redouter pareilles interventions.

Au sujet de la langue, certains s'étonneront peut-être que tout le monde fasse son intervention en anglais, dénonceront l'hégémonie anglo-saxonne et traiteront les scientifiques de « carpettes anglaises ». Il est cependant évident qu'il est bien plus simple d'avoir une seule langue de communication scientifique, avec donc pour chaque intervenant non anglophone une seule langue étrangère à apprendre pour pouvoir travailler, que de devoir apprendre de multiples langues. Lesquelles, d'ailleurs ? Il n'est pas imaginable d'apprendre les langues de tous les pays importants scientifiquement (anglais, allemand, japonais, chinois mandarin, chinois cantonais, hindi, français, espagnol, italien voire néerlandais...), et une traduction simultanée serait impossible même si les moyens financiers existaient, vu la nécessité de traducteurs maîtrisant un vocabulaire spécialisé et précis, qui seraient forcément des scientifiques du domaine...

Revenons aux transparents. Je sais bien que ma collègue Margaret Soltan ne les apprécie pas dans les cours, mais je les trouve précieux pour montrer figures et formules. Les mathématiciens font encore beaucoup d'exposés à la craie sur un tableau, mais cela suppose que le conférencier écrive lisiblement et que l'assistance ne soit pas trop nombreuse !

À notre époque d'austérité budgétaire, de « réalité augmentée » et de peur du réchauffement climatique, nous pouvons nous demander s'il est bien raisonnable d'envoyer les scientifiques dans des réunions et des colloques alors qu'on pourrait organiser des vidéoconférences. Oui et non. Oui, pour des réunions de travail ou d'information, et encore, à condition de disposer de salles correctement équipées et de liaisons fiables et adaptées (certaines audio- ou vidéoconférences sont un enfer : la connexion ne se fait pas, les voix sont inaudibles, etc.). Non, car les conférences servent à autre chose qu'à montrer des exposés : elles servent à établir des liens humains, à permettre des discussions informelles mais souvent très fructueuses.

Après tout, quel meilleur endroit pour rencontrer des gens qu'un hôtel aux Pays-Bas par temps de pluie ?