Il n'est pas dans mes compétences de dire lequel de M. Mélenchon ou d'Aliocha a raison. En revanche, je pense que c'est Aliocha qui commet l'erreur de tir, en confondant politique et pertinence technique. Il s'agit d'un travers répandu chez ceux qui connaissent bien un domaine spécialisé.

Il y a quelques années, je me suis investi dans l'opposition à certaines évolutions législatives en matière d'Internet et de nouvelles technologies, au côté d'autres personnes venant elles aussi du monde scientifique et technique. J'ai vite constaté que nous faisions en quelque sorte fausse route sur plusieurs points.

La première erreur est de produire des argumentaires complets, précis, factuels, mais longs et utilisant du vocabulaire spécialisé. De tels documents ne sont pas lus par ceux qui le devraient. Dans le meilleur des cas, on trouvera d'autres personnes pour dire le contraire et on présentera l'affaire comme une « querelle de spécialistes ». Au pire, on dira qu'il s'agit de tromper les honnêtes gens en fournissant des explications incompréhensibles.

La deuxième erreur est de croire que si un responsable politique fait de mauvaises suggestions, c'est parce qu'il est mal informé, et qu'il suffit de lui expliquer rationnellement les choses pour qu'il change d'avis. Pour caricaturer, c'est la vision « instituteur de la IIIe République » : s'il y a des délinquants et des criminels, c'est parce qu'ils n'ont pas reçu la bonne éducation. Cela donne des interventions professorales mais qui ne débouchent sur rien.

Une petite anecdote. Lors de mes activités péri-politiques sus-mentionnées, j'ai rencontré à plusieurs reprises une personnalité politique qui a l'époque s'imaginait un grand destin national, et peut-être se l'imagine encore. Celle-ci, profitant du fait qu'elle avait « sous la main » des gens comprenant les sujets Internet tels que le « filtrage », nous a demandé ce qu'il pouvait répondre quand les gens réclament que l'on protège les mineurs de contenus sexuels inappropriés.

Il m'a vite semblé que ce qui l'intéressait n'était pas tant d'avoir quelque chose à proposer qui fonctionne réellement, que d'avoir quelque chose qui permette de montrer qu'il se préoccupait du problème. Il a été vite séduit par l'idée qu'il fallait regrouper les sites pornographiques sous un nom de domaine .xxx, facilement filtrable, mais que c'était le gouvernement américain (à l'époque, celui de George W. Bush) qui bloquait pour des raisons idéologiques. Bien sûr, c'est une idée excessivement naïve, mais elle avait le mérite de ne rien proposer de concret et de coûteux tout en faisant porter le chapeau à un gouvernement étranger largement discrédité en France.

La politique, dans une grande mesure, ne consiste pas à proposer des solutions qui fonctionnent. Elle consiste à répondre aux demandes de groupes de la population, à qui l'on dit ce qu'ils aiment entendre. Ceux qui n'en sont pas convaincus peuvent se rapporter à la quantité de propositions de lois, voire de lois adoptées, qui n'ont pas de contenu effectif, ou qui ne sont jamais appliquées car renvoyant à des décrets jamais pris par l'exécutif. Ces lois sont destinées à faire de la communication et non à avoir un effet.

Chaque politicien, chaque parti, répond aux aspirations de certains groupes qui constituent en quelque sorte sa clientèle intellectuelle. Celle de M. Mélenchon, grossièrement parlant, pense que les institutions étatiques et, pire, les institutions européennes, sont aux services d'une élite transnationale qui exploite les peuples, avec l'aide des médias dominants. Que ce point de vue soit justifié ou non n'a pas d'importance pour mon propos : il suffit de constater que M. Mélenchon a avantage à publier des opinions dans ce sens, car c'est son « créneau », son positionnement.

Aliocha parle d'« erreur de tir » ; autrement dit, M. Mélenchon, mal informé, se serait trompé. Regardons pourtant froidement la situation : son propos plaît à l'audience qu'il vise. Qui plus est, si des journalistes spécialisés comme Aliocha pointent d'éventuelles erreurs, la dite audience verra cela comme une preuve supplémentaire que les médias veulent embobiner le public. Dans tous les cas, il n'a qu'avantage à dire ce qu'il dit. Où est l'erreur de tir ? On peut fort bien tirer sciemment à côté, si cela rapporte.

Les limites de la rationalité sont vite atteintes dans le débat politique.

PS Je n'ai sans doute pas été assez clair. Je ne critique nullement le point de vue d'Aliocha, qui a parfaitement raison de faire remarquer les incohérences et les contre-sens dans les propositions des politiques ; c'est parfaitement sain en démocratie. J'expliquais simplement que j'avais un point de vue plus pessimiste qu'elle : lorsqu'elle parle d'« erreur de tir », elle semble attribuer à l'incompétence et à la méconnaissance des dossiers ce qui peut, à mon avis, relever de l'indifférence envers la vérité dans un but d'expédient politique.