La parution sur le site NosDeputes.fr d'une étude sur l'assiduité des députés suscite diverses réactions hostiles de la part d'élus épinglés. Ainsi, selon le député Jacques Bascou,

« mesurer l'action d'un parlementaire à ses présences en commission ou à travers toute autre évaluation scolaire est plus que réducteur ».

Le député Patrick Balkany dénonçait le 21 octobre 2009 les dispositions du nouveau règlement de l'Assemblée visant à sanctionner les députés absentéistes :

« Je trouve moi aussi parfaitement inacceptable que nous soyons soumis à une évaluation comme si nous étions à l'école. »

Ce rejet d'une évaluation scolaire et comptable se retrouve dans la bouche de Lionnel Luca, même séance :

« Nous sommes victimes d'une pratique totalement infantilisante qui n'est même plus de mise dans les écoles de la République ! »

Je voudrais porter à l'attention, sinon des députés ci-dessus qui sans doute ne me lisent pas, et de toute façon n'auraient probablement rien à faire de mes remarques, du moins à ceux de mes lecteurs qui ne seraient pas chercheurs ou enseignants du supérieur, quelques éléments de nature à enrichir leurs réflexions.

Tout d'abord, contrairement à ce qu'affirme M. Luca, dans diverses « écoles de la République », il y a une vérification de l'assiduité avec au besoin des demandes d'explications, des sanctions ou du moins une baisse de notation, et ce même pour des étudiants majeurs. Ainsi, à l'École polytechnique, si la présence en cours magistral en amphithéâtre n'est pas exigé, en revanche elle l'est pour les enseignements en petits groupes, et les élèves signent une feuille d'émargement à cet effet. Constatons la similarité avec ce que l'on exige des parlementaires : on ne leur demande pas d'aller à toutes les séances pleinière, mais au moins aux réunions de la commission à laquelle ils appartiennent.

L'attribution de « notes » et la réalisation de classements désignant bons et mauvais élèves peut paraître humiliante à des hommes d'âge mûr, qui estiment faire correctement le travail et en tout cas avoir suffisamment payé d'eux-mêmes pour atteindre leur position. Elle leur paraît réductrice, car elle ne tient compte que d'une seule des tâches qu'un parlementaire doit assurer, et ce de façon purement comptable : ainsi, celui qui viendrait en réunion de commission pour y bayer aux corneilles est mieux considéré que celui qui travaillerait au même moment ses dossiers dans le train.

Les divers gouvernements qui se sont succédé ces dernières années en France ont mis en place une évaluation de la recherche scientifique qui, justement, fait la part belle aux notes et aux évaluations chiffrées. Ainsi, pour estimer si un organisme, un laboratoire, une équipe, voire un chercheur individuel, fait un travail insuffisant (note C), correct (B), bon (A) ou très bon (A+), on va recenser ses publications, les pondérer par des « facteurs d'impacts », voire calculer un « h-index ». Les résultats des évaluations sont mis publiquement en ligne.

Ces façons d'évaluer un travail aussi délicat que la recherche scientifique, comme si l'on mesurait la performance d'un « commercial » afin de fixer son « intéressement », a naturellement suscité des critiques. Ainsi, dans certaines disciplines, on aboutissait à des classements absurdes parce que les bases utilisées excluaient les principales publications du domaine. Qui plus est, pareille méthode est réductrice : avec le comptage à la publication, il vaut mieux multiplier les petits résultats sans ambition ni prise de risque plutôt que de se lancer dans un projet novateur et qui demandera plus d'investissement avant les résultats. Enfin, ces évaluations ne tiennent pas compte du fait que les enseignants du supérieur doivent non seulement enseigner mais aussi s'occuper de l'administration de l'enseignement, activité chronophage.

Ces objections ont été caricaturées ; on a dit que les scientifiques refusaient toute évaluation alors qu'ils sont rémunérés par les deniers publics. Je n'ai alors pas entendu MM. Bascou, Balkany et Luca dénoncer l'infantilisation de personnels recrutés à très haut niveau et qui doivent jongler entre des responsabilités multiples. Ils n'ont pas alors regretté l'application de critères purement comptables à une réalité complexe.

Relevons également, comme me le fait remarquer un ami, que le site NosDeputes.fr n'a jamais prétendu mettre de notes ou évaluer l'activité d'un parlementaire uniquement à ses interventions en séance ou en commission. Ce sont les députés cités qui ont vu une notation là où il n'y a qu'une estimation de l'état d'application du Règlement de l'Assemblée nationale, voté par les députés — pas fondamentalement différente des observations de la Cour des Comptes qui constate que telle ou telle dépense, tel ou tel emploi, ne respectent pas la règlementation.

Il est en l'espèce flagrant, comme sur d'autres sujets (détention préventive, garde à vue...), que certains parlementaires ne tendent à se préoccuper de certaines pratiques de l'État que lorsqu'elles les touchent personnellement.

Afin d'accélérer cette prise de conscience, pourquoi ne pas introduire au Parlement français comme au Parlement européen la pratique des feuilles de temps ? Dans la recherche publique, si l'on bénéficie de certains financements, notamment européens, il faut rendre chaque mois une feuille de temps répertoriant sur quoi on a travaillé et pendant combien de temps, maintenant via une application en ligne ; bien entendu, la remise de feuilles mensongères est passible de sanctions. Gageons que l'exercice serait pédagogique... le scolaire, encore une fois !

PS : je ne résiste pas à rapporter cet échange :

Yves Nicolin Par ailleurs, ne risque-t-on pas de voir certains collègues venir cinq minutes, pour être notés présents ?

Jean-Luc Warsmann, rapporteur Ce serait déjà un progrès !

PS² : Ceux qui à droite dénoncent un certain « poujadisme » feraient bien de se rappeler les propos du Chef de l'État.

PS³ : Bien entendu, les chercheurs et enseignants du supérieur sont loin d'être à plaindre, en comparaison avec les couches les plus précaires de la population — couches que l'on contrôle sans cesse pour éviter des « fraudes ». Le chômeur infantilisé, sans cesse suspecté d'être un profiteur, appréciera.