En arrivant hier soir à la gare de Sarrebruck, je ne m'attendais pas à une situation aussi ridicule. Comme souvent, un événement assez trivial est le signe d'un malaise plus profond.

Je devais acheter un ticket de train local. Visiblement, la Deutsche Bahn avait jugé bon d'économiser en n'ouvrant pas les guichets le dimanche soir ; la batterie d'automates de vente dans le hall devaient pourvoir aux besoins des voyageurs. Comme il convient à une gare frontière située sur des lignes à grande vitesse (ICE et TGV), ces automates fonctionnent dans plusieurs langues.

Hélas, ces automates n'acceptent que les pièces, les billets de 5€ et 10€, et les cartes de banque allemandes, mais pas les cartes de paiement internationales comme Mastercard ou Visa. Il y a bien un distributeur de billets, mais celui-ci ne délivre que des billets de 20€ et 50€. Quelques commerces sont encore ouverts ; cependant, les caissières ne peuvent faire la monnaie, car le tiroir-caisse ne s'ouvre que si l'on fait un achat. L'une d'elles ne parle ni français ni anglais (je rappelle que nous sommes à quelques kilomètres de la frontière française), et l'autre parle un peu anglais. J'ai donc acheté des Tic-Tac, préférant cette dépense modique à la perspective d'expliquer à un contrôleur allemand parlant probablement fort peu l'anglais et pas du tout le français que je n'ai pu acheter mon billet.

Arrivé à destination du train, j'ai attendu sans succès le taxi que j'avais réservé auprès d'une compagnie habituée à travailler avec le centre de conférences internationales auquel je me rendais. J'ai appelé le numéro que l'on m'avait indiqué, dans un courriel en anglais : c'était celui du chauffeur, qui ne parlait ni anglais ni français.

Quels enseignements tirer de cette anecdote ?

Le premier est qu'en 2011, malgré les gargarismes sur l'Europe et l'ouverture, nous sommes encore largement incapables de faire quelques efforts pour les voyageurs étrangers : accepter les cartes de paiement internationales et non seulement la variante locale, parler un minimum anglais quand on s'adresse à la clientèle internationale. Les journaux anglo-américains prétendent que c'est un problème français, que dans les pays germaniques on n'a pas de problèmes : visiblement, leurs journalistes n'ont jamais visité la Sarre.

Le second est que nous étouffons sous les automatismes et les règles. Notre société perd sa convivialité, pour reprendre l'expression d'Ivan Illich, quand il n'est pas possible de régler un problème simple en raison de l'usage de machines qui interdisent telle ou telle action et ne proposent pas d'alternative. Même si les automates suffisent aux besoins de la plupart des voyageurs, la suppression des guichets et leur remplacement par des machines au comportement rigide ne peut que créer des problèmes dans une minorité de cas. Les caissières elles-mêmes sont transformées en machines par l'application de règles rigides et de blocages ; d'ailleurs, certains supermarchés veulent les remplacer par des automates informatisés... D'ailleurs, quiconque a déjà essayé d'utiliser les caisses automatisées sait que celles-ci sont peu pratiques, sauf pour des achats très limités : programmées avec l'obsession de la fraude, elles se bloquent à la moindre anomalie — et demandent d'appeler un employé au secours ! Et qui n'a pas eu affaire à un guichetier ou un opérateur qui dit que « la machine l'empêche » de faire l'opération nécessaire, sans doute pour des motifs de sécurité ou de prévention des fraudes ?

La troisième est qu'à la racine de ce manque de convivialité se trouve la suspicion. Dans un monde convivial, la caissière devrait pouvoir ouvrir son tiroir-caisse pour faire de la monnaie, le contrôleur de train devrait pouvoir établir un billet au voyageur qui explique qu'il a eu un problème de distributeur... Au contraire, nous vivons dans une société de contrôle, obsédée par la possibilité d''éventuels « abus ». Cela va du trivial (les connexions Internet des hôtels qui exigent un mot de passe toutes les dix minutes, au cas où un malandrin les utiliserait depuis la rue ou l'immeuble voisin pour télécharger le dernier Rihanna, provoquant ainsi les foudres de la HADOPI) au sérieux et pénible (les multiples justificatifs, examens, procédures etc. exigées pour bénéficier du statut de handicapé ou pour renouveler une carte de séjour alors que l'on travaille en règle, avec la menace d'expulsion si la bureaucratie prend du retard).

La suspicion finir par gouverner notre vie. Traversant Paris hier entre deux trains, j'ai entendu l'annonce qu'une extrémité de ligne était fermée en raison d'un paquet suspect ; quant à mon métro, il n'a pas marqué l'arrêt Gare du Nord « sur ordre de la Préfecture de Police », peut-être un paquet suspect là aussi. À l'aéroport, nous ne sommes plus surpris de devoir poser blouson, ceinture, chaussures, voire de nous faire palper au cas où une machine (tiens, encore une) nous déclare suspect sur la base de mesures de pertinence douteuse (il m'est arrivé de faire sonner un portiqueau travers duquel j'étais passé dans la même tenue 30 secondes plus tôt, sans le faire sonner). Déjà, aux États-Unis, on fait passer les voyageurs, soi-disant seulement les « volontaires » (quelle plaisanterie !), dans des scanners du corps entier.

On me dira que la méfiance est légitime, que nous ne vivons pas dans un monde de Bisounours. Certes. Cependant, quand la méfiance censée protéger notre qualité de vie se retourne contre elle, nous devrions nous poser des questions, n'est-ce pas ?